5% des Pakistanais (les non-musulmans) achètent et consomment de l’alcool en toute légalité. Murree Brewery, entreprise pakistanaise célèbre pour ses bières et pour son whisky, approvisionne les grands hôtels où se fournissent les minorités et les étrangers. Les recettes augmentent, notamment grâce au marché noir. Qui a donc la pépie au Pakistan?
Si l’on m’avait dit il y a encore deux ou trois mois que le Pakistan, supposé terrain de jeu du mollah Omar, produit officiellement de l’alcool sur son territoire, je me serais empressée de mettre en balance l’information avec la morale locale. Naturellement, le bon sens voudrait que dans une République islamique comme le Pakistan, où consommer de l’alcool est défendu aux musulmans (soit plus de 95% de la population) depuis 1977, date de la première prohibition lancée par Zulfiqar Ali Bhutto, il n’y ait pas de production de boissons alcoolisées. Cela s’entend et chacun penserait de même, l’alcool étant considéré comme un mal par beaucoup de Pakistanais et les capacités du marché national semblant ridiculement faibles.
Une nouvelle fois au Pakistan, il est raisonnable ne pas se contenter de la logique. En effet, Murree Brewery, une des entreprises les plus prospères du pays, est une briseuse de tabous qui fabrique des bières légères depuis 1860. Elle débuta en fournissant les Anglais installés dans la ville de Murree, une jolie retraite himalayenne. Assurant sa production à Rawalpindi, près de la zone sensible qui, jusqu’en 2008, constituait le quartier général de Pervez Musharraf, Murree Brewery a apprit avec le temps à varier les plaisirs et propose aujourd’hui du gin, de la vodka et du whisky en plus de sa traditionnelle bière.
L’entreprise règne sans partage ; les distilleries de Quetta étant les seules à jouer également dans la cour des grands. 12 ans, c’est l’âge du meilleur whisky de Murree (bientôt dépassé par des bouteilles de vingt ans), un whisky qui fait bien des émules. Pour goûter à sa délicate maturité, des Occidentaux expatriés en Inde passent parfois la frontière. Ils ne trouvent effectivement pas d’équivalent dans des villes comme New Delhi ou Bombay, où l’alcool, certes bien moins répandu qu’en Occident, n’est pourtant pas interdit.
Une boisson haram
Longtemps, Murree Brewery a pensé être capable de faire flancher les hommes et les lois qui l’empêchent d’exporter à l’étranger. L’Angleterre devra attendre ; Murree Brewery n’obtiendra pas demain l’autorisation de vendre ses cannettes et ses bouteilles aux Pakistanais, Indiens ou Sri-Lankais d’Europe. Qui sont donc les consommateurs dignes de ce nom dans un pays où 95% de la population est interdite d’alcool ? Au Pakistan, peut-on produire une boisson haram (contraire aux lois de l’islam) et amasser de l’argent ?
Officiellement, seules les minorités du Pakistan et les étrangers sont clients de la marque. Les Parsis, ces adeptes du zoroastrianisme originaires d’Iran et arrivés en Inde il y a plus de mille ans, ont contrôlé pendant des décennies le commerce de l’alcool dans le sous-continent indien. Depuis le début du siècle dernier jusqu’à la fin des années 1960, cette mainmise s’est exprimée au travers des wine shops que les adeptes de la première religion monothéiste tenaient dans les grandes villes du pays. Si Murree Brewery est toujours la propriété d’une famille de Parsis pakistanais, il n’y aurait plus aujourd’hui que quelques milliers de membres de cette communauté à vivre encore au Pakistan. Le vent a tourné et les chrétiens, une minorité plus majoritaire, ont repris le flambeau.
Pour joindre les deux bouts, certaines familles mijotent dans leurs maisons des liqueurs de mauvais genre vendues pour presque rien aux musulmans pauvres, avec complicité occasionnelle de la police. En 2007, une vingtaine de personnes sont mortes à Karachi après avoir bu un alcool frelaté. Les riches musulmans ont quant à eux leur « dealer » attitré, des chrétiens qui achètent légalement les bouteilles de Murree Bewery et les revendent par la suite.
Si l’on est étranger en terre pakistanaise et que l’on ne veut plus boire du chai (thé) à toutes les soifs, il n’est pas impossible de trouver de bonnes bouteilles à déguster discrètement dans la moiteur d’un salon pakistanais, volets tirés loin des ennuis. Entendons-nous bien, avant que cela ne se produise, il est bien évidemment nécessaire de se rendre dans l’un des bureaux du pays délivrant pour les non nationaux et les minorités pakistanaises des permis de consommation d’alcool.
Un permis permet d’accéder aux réserves des hôtels de luxe, lieux officiels du commerce d’alcool. L’hôtel Avari de Lahore, possédé lui aussi par l’une des rares familles de Parsis à vivre encore au Pakistan, est un de ces points de vente. Dans un petit entrepôt aux murs humides situé en lisière du parking de l’hôtel, des employés chrétiens pour la plupart aideront le non-initié à faire son shopping. De retour dans ses quartiers, l’Occidental aura de quoi se préparer son “pousse-thé” préféré.
Les ventes augmentent d’année en année
L’alcool étant interdit aux musulmans, il est devenu la principale source de pouvoir des minorités et de certains étrangers installés dans le pays. Nombre de chrétiens ont un permis pour acheter de l’alcool mais ne boivent pas : ils revendent. Les ambassades elles-mêmes revendraient des bouteilles de marques occidentales importées légalement de leurs pays.
L’élite pakistanaise, musulmane ou pas, est certainement le consommateur le plus régulier d’alcool au Pakistan. Dans les beaux quartiers, les fêtes arrosées sont les plus courues. Les hommes politiques boivent pour la plupart mais, parce qu’ils veulent se réserver la sympathie des religieux, ne changeraient pour rien au monde la législation sur l’alcool.
Le patron de Murree Brewery doit être aux anges. Les ventes augmentent d’année en année. Pourtant, les étrangers et les Pakistanais issus des minorités religieuses s’en vont. Il faut croire que la consommation des musulmans enfle. Qu’importe qui boit et pourquoi un tel engouement, Murree Berewy fait dans le légal et n’a rien à se reprocher. D’ailleurs, à force de ne pas pouvoir vendre à l’ensemble des Pakistanais, ses usines se sont mises à produire de nouvelles gammes : jus de fruit avec pulpes et limonades qui pétillent.
L’interdiction de l’alcool et la difficulté à se fournir d’une manière illégale ont certainement entraîné la montée des addictions aux drogues, très importantes dans ce pays voisin de l’Afghanistan. Il est facile de trouver du haschich dans n’importe quel quartier des grandes villes et par vraiment plus compliqué d’acheter des drogues injectables. Le tout pour bien moins cher que les bouteilles revendues au marché noir à un prix très élevé. Le taux de prévalence du sida chez les drogués pakistanais est en constante hausse, les soins quasi inexistants.
Les portes du pouvoir ne laissent pas passer grand-chose. Derrière celle qui ferme le palais présidentiel, Asif Ali Zardari pourrait très bien avoir une coupe de champagne à la main au moment où j’écris ces lignes. Murree’s classic lager en tête, je pense à Ghulam Ali, un chanteur pakistanais mythique de Ghazal, et interprète d’un hymne à l’ivresse, Hangama Hey Keun Barpa, où sont répétées les phrases: “Pourquoi tant de bruits? J’ai juste un peu bu…”
Ghulam Ali interpétant Hangama Hey Keun Barpa




Je lis votre blog depuis plusieurs semaines et je dois dire qu’il sort vraiment du lot. Travaillez-vous également pour un journal? Cordialement. B