Jeunes filles dans leur salon de beauté financé en partie par l’UNICEF
L’air de rien, Sialkot, le bijou de l’industrie pakistanaise situé à l’extrême nord du Pendjab, permet à la planète foot de tourner en produisant ce qui se fait de plus élaboré en matière de ballon rond. Interdire le travail des enfants dans les années 1990 a permis à la ville de ne pas perdre son ami privilégié, le géant Adidas. Pour les uns, la production des derniers mois n’a jamais été aussi bonne. Pour les autres, Sialkot est à la dérive. Que se passe-t-il dans la petite ville aux mille industries?
Nous sommes à quelques mois de la catastrophe. Les grandes marques comme Puma ont quitté le navire, vogué vers plus de sécurité, plus de calme. Le Cambodge, le Vietnam, la Chine, produisent à toute vitesse pour des prix très attractifs. Le Pakistan, englué dans ses tourments, ne suit plus la cadence infernale. Pour accentuer les malheurs de Sialkot, il a été décidé que Jabulani, le ballon officiel de la coupe du monde 2010, serait fabriqué en Chine. Les usines de la ville doivent se reconvertir et les mains habituées à coudre ensemble les différents pentagones qui formeront un ballon vendu à parfois plus de 100 euros en Europe s’entraînent maintenant à réaliser des sacs de sport, des gants, des vestes en cuir. Les usines continuant coûte que coûte à produire l’objet fétiche de la région doivent importer les tissus avant de les assembler au Pakistan. La glorieuse époque du ballon fait main à Sialkot est révolue.
Enfin, c’est ce que dit Aazam, le propriétaire d’une usine de ballons de la ville. Dos tourné vers la photographie officielle de Jinnah, le père fondateur du Pakistan, il efface de son large sourire les doutes encore coincés dans l’esprit du curieux venu découvrir son usine. Il explique : « La Chambre du commerce de Sialkot vous dira le contraire, mais les usines ferment. Le gouvernement ne fait rien pour nous aider. Moi-même, je réfléchis à l’immigration. Certainement au Canada, pour sécuriser ma famille». Dommage, ici, il n’y a pas de production depuis plusieurs semaines. L’homme ne travaille qu’au cas par cas et s’arrête de fabriquer pendant de longs mois. Dans son usine, il n’y a rien d’autre à voir que des salles vides où trainent au sol des petites pièces pentagonales oubliées.
Pas de PDG en short dans Sialkot
La vérité, à Sialkot, ne se révèle qu’après plusieurs jours de vagabondage. L’industrie, dont on raconte ici et là qu’elle est toujours aussi florissante, fait face à une transition d’envergure. Et le plus évident des fléaux tombés sur la ville après les coupures d’électricité qui obligent les usines à se munir de trois ou quatre générateurs, c’est la concurrence. Bien que les productions de Sialkot, pour la plupart fabriquées à la main, soient reconnues dans le monde comme les petits joyaux du ballon, leur coût est devenu trop élevé et les avancées technologiques permettent aujourd’hui à d’autres pays de les imiter pour moins cher en disposant d’une qualité à peu près similaire.
L’insécurité influence elle aussi les marques qui décident de se retirer de la région. Pour Aazam, le départ des grands noms du sport est avant tout lié au fait que le Pakistan inspire de la peur : « Il n’est plus possible pour les PDG de Nike ou Adidas de visiter nos usines puis de se balader en short dans la ville comme ils le feraient en Chine ou au Cambodge. »
Et pourtant, la ville de Sialkot, on peut se permettre de la rater. Les quartiers se ressemblent, plus tranquilles qu’à Lahore évidemment, mais envahis par les charrettes aux sacs boursouflés, pleins de ballons, qu’on emmène vers une usine pour un dernier contrôle avant le grand voyage. Sialkot possède son propre aéroport, ceci permettant d’exporter sans passer par Karachi et de recevoir les représentants occidentaux. Un quartier d’exception, Cantt, est le lieu de résidence des patrons d’usines fortunés. A l’allure des maisons, les choses ne vont pas si mal à Sialkot. Dans la vieille ville où habitent la plupart des employés des usines, à quelques mètres à peine de la tombe du soufi saint Imam Sahib, des immeubles extraordinaires partent eux en lambeaux et les gens s’y entassent, sans savoir qu’ils évoluent dans d’anciens palais.
Qu’importe s’ils préfèrent le cricket, les hommes et les femmes de Sialkot continuent de produire des ballons de football comme ils le font depuis que, selon la légende, un homme de la région a commencé à raccommoder, il y a presque cent ans, les balles d’un colon anglais. A Sialkot, les usines qui ont su résister à la crise et où l’on peut donc encore trouver un travail sont celles qui traitent avec les mêmes clients depuis des générations.
“Promesses entre gentlemen”
Au siège de Anwar Khawaja industries, une usine qui a exporté des millions de ballons de football vers l’Europe et se porte toujours aussi bien, notamment parce qu’une année de coupe du monde encourage toujours les commandes, on ne parle pas de contrats avec des clients mais « de promesses entre gentlemen ». Les deux seules compagnies avec lesquelles cette entreprise travaille, l’allemande Derby star et la danoise Select Sport, sont restées malgré la tourmente des clients et des amis incomparables.
A la sortie des bureaux du grand patron de Anwar Khawaja, il y a des escaliers qui vous font directement glisser dans les artères de l’usine, où les têtes alourdies par les essences chimiques, des milliers d’hommes se concentrent sur les différentes étapes – travailler les tissus, couper les pièces, peindre, coudre, vérifier la qualité des balles produites – qui les mèneront à un objet fini. Les prototypes sont testés. Projetés contre les parois d’acier, des ballons révèlent leurs faiblesses. D’autres montrent qu’ils sont capables de résister aux plus violents coups francs de la planète. Du moulage de la vessie en butyle que l’on placera ensuite à l’intérieur du ballon à la mise sous carton, chaque étape est soigneusement réalisée sur place. Une seule exception : des ateliers de couture, dépendants de l’usine mère, sont nombreux dans le reste de la ville ou dans les villages environnants. On y assemble les pièces des ballons de qualité inférieure.
Promis juré, les enfants ne sont plus dans les usines
Les industries employant à l’extérieur envoient régulièrement des inspecteurs pour contrôler qu’aucun enfant ne travaille sur place. A la fin des années 1990, l’Occident découvrait que les ballons vendus dans ses magasins étaient fabriqués à Sialkot dans des usines où les enfants n’étaient pas absents. Les associations appelèrent au boycott des « ballons de la honte » et les grandes marques comme Adidas, inquiètes pour leur image, demandèrent officiellement aux autorités de Sialkot de mettre en place des plans de scolarisation. Le Pakistan ne pouvait pas se permettre de perdre un marché si juteux. Après les Accords d’Atlanta qui réunirent en 1997 la Chambre du commerce de Sialkot, les industries, l’Organisation internationale du travail (OIT) et l’UNICEF, l’interdiction du travail des enfants à Sialkot était officiellement lancée. Un îlot, aujourd’hui considéré comme fréquentable par les importateurs, dans un pays où le travail des enfants n’a jamais connu d’interruption.
A la Chambre du commerce, naturellement, on veut avant tout donner une bonne image de la ville. Au moment de la polémique, les industriels de Sialkot firent bloc et nièrent l’évidence. Selon eux, les employés de leurs usines, en mauvaise condition, faisaient très souvent plus jeunes que leur âge. Aujourd’hui, les associations et les industriels travaillent main dans la main et reconnaissent sans hésitation que le travail des enfants était généralisé à Sialkot avant qu’il ne soit interdit.
Emaad est un chef d’entreprise spécialisé il y a encore quelques mois dans la production de ballons. Aujourd’hui, l’entrepreneur fait dans les vestes en cuir. Il confie ouvertement que les choses ne sont pas aussi idylliques qu’elles en ont l’air. Depuis l’interdiction, il y a de plus en plus d’enfants qui mendient dans les rues. Ceux-là n’ont certainement jamais été intégrés dans un programme éducatif. De très jeunes adolescents peuvent également être aperçus, au travail, dans les briqueteries qui entourent Sialkot.
La création d’écoles dans les quartiers défavorisés et la sensibilisation des parents à l’importance de l’éducation est en revanche une vraie réalité depuis que le travail des enfants a été banni. Au Pakistan, quelques années d’éducation sont effectivement, comme ailleurs dans le monde, un moyen de sortir d’une forme d’esclavage intellectuel. Mais dans cette société très injuste, il n’y a généralement que les classes les plus élevées qui peuvent financer des études poussées et les postes qui demandent une éducation leur sont toujours réservés. Beaucoup d’enfants de Sialkot seraient aujourd’hui lettrés. Mais après trois ou quatre années d’école, ils ont moins de chance de trouver un emploi qu’un ouvrier qualifié qui ne sait ni lire ni écrire.
Preuve de sa bonne volonté, la Chambre du commerce accueille dans ses locaux une association, la CSDO (Child and Social Development Organization), qui gère des écoles (les Taleem-ul-Amal) financées en partie par l’UNICEF dans les quartiers où les enfants ont tendance à travailler pour aider leurs familles.
A quelques 17 kilomètres de Sialkot, dans le village de Ucha Wains dangereusement proche de la frontière indo-pakistanaise, une petite école à ciel ouvert a été montée par l’association. C’est ici que, l’année passée, des tirs ont été échangés entre l’armée indienne et l’armée pakistanaise obligeant la directrice à fermer pour plusieurs jours.
Les enfants, qui pour certains travaillaient encore il y a quelques mois, reçoivent aujourd’hui leurs familles pour un petit spectacle. Des mères sont au premier rang des spectateurs et, séparation des sexes oblige, leurs maris et frères se poussent en fond de salle. Elles rougissent lorsque leurs fils les imitent pour une pièce de théâtre, foulards soigneusement coincés derrière leurs petites oreilles.
Distribution de billets pour certains enfants d’Ucha Wains
« Je sais que certaines d’entre vous préfèreraient que les filles les plus âgées, maintenant qu’elles savent lire, arrêtent l’école et se mettent à travailler. Nous vous demandons de nous les laisser pour encore quelque temps » annonce la directrice de l’école en conclusion des représentations. Les mères acquiescent de la tête puis remettent en place leur voile. Elles semblent s’être préparées à répondre comme il faut, sans toutefois savoir comment y faire. A y regarder de plus près, elles sont finalement peu par rapport au nombre d’élèves présents. Soudain, les raisons pour lesquelles ces enfants travaillaient auparavant nous reviennent à l’esprit avec violence. Les élèves choisis pour la bourse des deux derniers mois vont recevoir leur argent et on comprend que les mères qui se sont déplacées ce jour-là sont celles dont les enfants vont être payés. « Bien sur que l’argent distribué influence les parents. Sans cela, beaucoup de ces enfants n’iraient pas à l’école » résume le représentant de l’organisation.
Distribution de billets pour certains enfants d’Ucha Wains
“Qu’aimerais-tu faire dans la vie?”
Plus près de Sialkot, dans le village de Both où vivent de nombreux chrétiens, il y a une autre école fondée par la CSDO. Le scénario est le même qu’à Ucha Wains à ceci près que des jeunes filles, anciennes domestiques pour quelques pauvres roupies par mois, en plus d’avoir pris ou repris le chemin des études, ont eu l’opportunité de se voir poser la question : « qu’aimerais-tu faire dans la vie? ». En chœur, elles ont répondu qu’elles voudraient avoir leur propre salon de beauté. Dans le village, on leur a donc trouvé une salle où elles se rendent l’après-midi, après leurs cours. Deux sièges de barbier y ont été disposés en face de grands miroirs et sur le mur où aucune punaise ne pourra jamais entrer, une représentation de Jésus et une photographie de Shahid Capoor, l’acteur musclé de Bollywood, ont été rapidement scotchées l’une à côté de l’autre.
L’institut de beauté du village de Both
A la sortie de l’institut de beauté, dans une voiture lancée en direction de Sialkot la moderne, on se prend au jeu de chercher dans le paysage des enfants en haillons, suant dans une briqueterie. On se prépare à montrer du doigt. Rien ne vient. Au fond, on a honte de soi. On finit par se dire qu’à Sialkot, même si rien n’est parfait, les choses vont plutôt bien parce que, lorsque l’on rêve d’être esthéticienne, c’est tout de même mieux d’avoir un petit salon de beauté dans son village plutôt que de travailler dans un atelier de couture pour des ballons dont on n’a rien, mais alors rien à faire.
Photos prises par Lou







Je me suis rendu a Sialkot a l epoque ou le france criait au scandale. Il y avait un climat bizzare que je retrouve en un peu plus leger dans votre article. Les enfant etaient la, dans les rues, a la sortie des usines, on pouvait les voir clairement travailler dans les champs, mais on essayait de nous le cacher, les professionnels voulaient faire bonne figure, ils nous souraient tout le temps, nous disaient que nous etions paranos… merci en tout cas pour ce tres bon temoignage, je me demandais justement comment les choses avaient evolue et j ai l impression qu elles se snt simplifiees pour le travail des enfants et compliquees a cause de la crise…a voir…
mat
Bonjour Lou, j’étais ta voisine au Stade de France devant le show de Johnny ! Et hier, j’ai vu Pierre-Louis à qui je demandais de tes nouvelles ; alors, je suis venue sur ton blog, et je te dis “bravo”, continue, c’est très, très bien, intéressant. Tu nous fais découvrir un pays, avec ton regard, je t’embrasse, paule (je travaillais à Europe1).
mais oui! vous faisiez partie de l’équipe de Ruquier si je ne me trompe pas? Vous êtes gentille, merci pour votre commentaire. C’est marrant la référence au concert de Johnny, ça fait si longtemps, vous deviez être assise à côté d’une toute toute petite fille!
quand est-ce que tu reviens en france??!
J’aime vraiment vos articles. Ils donnent une vue de la société pakistanaise dont nous n’entendons jamais parlé, surtout à la télé. Continuez ainsi!
pour compléter ce reportage intéressant:
http://www.rtlinfo.be/info/monde/international/714956/les-enfants-pakistanais-continuent-a-fabriquer-des-ballons-de-football
effectivement interdire le travail des enfants est une chose, leur permettre d’étudier après qu’ils aient perdu leur emploi en est une autre…