Dans les provinces pakistanaises du Penjab et du Sind, les soufis devenus saints reposent dans des tombes extraordinaires. Des pierres tombales en lapis-lazuli de la ville de Multan aux impressionnants mausolées de la région de Karachi, ces tombes sont des refuges pour les laissés-pour compte de la société et des lieux de recueillement pour la partie de la population qui se reconnait dans la doctrine soufie. Reportage dans une tombe de Lahore où la communauté soufie se réunit une fois par semaine pour une nuit de musiques puissantes et de transes mystiques.
En sortant de la route Zahoor Elehi à Lahore, il y a un joli quartier aux maisons bien protégées derrière leurs clôtures. Devant chaque lotissement, un garde armé assis sur une chaise en plastique baille à intervalles régulières. Rien ne trouble le paysage. Le jeudi seulement, une large ombre au tableau prive les habitants du calme de leurs ruelles.
Le quartier s’est au fur et à mesure des années construit autour d’une des plus fameuses tombes de Lahore, celle de Baba Shah Jamal, un soufi originaire du nord du Pakistan et installé dans la grande ville de l’est au temps du moghol Akbar. Une fois par semaine depuis plus d’un siècle, un festival réunit des pratiquants du soufisme autour de la tombe de Shah Jamal et de la musique du célèbre Pappu Saeen.
Ce jeudi soir, dans l’artère ouvrant sur la tombe de Shah Jamal, des échoppes se sont levées avec fracas et des jeunes hommes, appuyés les uns sur les autres, attendent de trouver un remède à leur ennui. Les adeptes du soufisme vont quant à eux pouvoir communiquer avec Dieu. Cette nuit encore, Pappu, le joueur de dhol (sorte de tambour lié à l’histoire musicale du Pendjab mais utilisé par Pappu d’une manière plus sombre et plus puissante que la normale), va perpétuer la tradition de propager l’islam par la musique.
Pappu est dans l’arène
En attendant l’arrivée du maître, le lieu est chauffé par ses jeunes disciples. Les enfants aux cheveux longs tapent sur leurs instruments en tournant sur eux-mêmes, technique permettant aux musiciens de continuer à jouer tout en se plongeant eux aussi dans un état second. La foule est hétéroclite et dans le majis, l’esplanade s’étendant aux pieds de la tombe, des hommes issus de tous les milieux de la société commencent à fumer les drogues qui leur permettront d’atteindre un état de transe collective.
Aux « vive Pappu » et aux « Pappu est dans l’arène » lancés par les enfants des rues, on comprend que l’homme aux cheveux longs et à la peau sombre qui vient de s’asseoir en tailleur dans un coin de l’esplanade est le musicien que tous espèrent. Entouré des membres de sa troupe, il se prépare, sert avec distance les mains tendues et lance des regards froids aux hommes qui, avant que la cérémonie n’ait commencé, se sont déjà perdus dans les limbes de leurs esprits.
Aux origines, les soufis cherchaient à s’unir avec Dieu en vivant une existence faite de philosophie, d’ascétisme et d’humilité. Ils étaient contre la prise de drogue et tout autre comportement contraire aux lois de l’islam mais aimaient la musique et les arts. Aujourd’hui, certains adeptes du soufisme ont encore l’apparence et le mode de vie de ces saints. Ils vivent de la charité et sont bien plus religieux que les autres croyants soufis.
Drogues, adoration et religion
Aucun des hommes présents ce jeudi soir ne peut prétendre être un soufi orthodoxe. Ils sont tous des musulmans, certains des adeptes du soufisme et des adorateurs de Baba Shah Jamal, d’autres de simples Pakistanais attirés par la musique et les drogues. Ceux-là se rendent à Shah Jamal une fois par semaine comme un Français irait de temps à autre à une rave organisée en rase campagne.
Même Pappu affirme n’être qu’un disciple du soufisme né dans une famille qui croyait dur comme fer en Baba Shah Jamal. Il commença à jouer sur la tombe du saint alors qu’il était enfant et devint à l’âge adulte internationalement reconnu pour la force de sa musique. Parce qu’il s’associa avec le groupe pakistanais Overload, il devint populaire chez les plus pauvres comme chez les plus riches.
Pappu Saeen et le groupe Overload
Dans l’esplanade, les hommes boivent un liquide jaunâtre contenant du haschich. Ils attendent que Pappu se décide à jouer. Une coupure d’électricité vient interrompre les plans des esprits déjà échauffés. Les lampions qui éclairent la tombe se sont éteints et Pappu ne jouera pas avant que le courant revienne.
A l’étage supérieur, un générateur permet à un quawwal (chanteur de quawwali) d’être entendu et vu de tous. Autour de lui, les spectateurs assis en cercles s’échangent des cigarettes et des pensées, ferment les yeux et tendent leurs paumes vers le ciel. A l’occasion, ils se lèvent et lancent de l’argent en direction des musiciens.
Les ultra-orthodoxes contre l’islam mystique
Un homme important- peut-être un mécène- vient d’entrer dans la salle où chante le quawwal. On se pousse pour le laisser passer. Il s’accroupit au milieu des spectateurs et avec un plaisir fou, envoie des paquets de billets valser sur les grosses joues du chanteur.
Le quawwali est une branche de la musique soufie qui parle de la fusion entre un homme et son amour, entre une âme et son Dieu. Un art qui, bien qu’internationalement popularisé par Nusrat Fateh Ali Khan, reste déconsidéré par rapport à la musique classique du sous-continent indien.
C’est majoritairement par attirance pour le soufisme, son apparence tolérante et son patronage des arts, que les habitants du nord de l’Inde (devenu le Pakistan en 1947) se sont convertis à l’islam. Certains des grands soufis étaient des poètes et des musiciens. Un héritage bien plus révélateur de la société pakistanaise que l’intégrisme dont on ne cesse de parler en Occident.
Il semble évident qu’au Pakistan, l’islam centenaire tourné vers la promotion des arts est si influent qu’il ne pourra jamais être détruit en quelques années par des intégristes. Malgré l’influence de la doctrine dans la vie des Pakistanais, les soufis sont eux aussi la cible des ultra-orthodoxes levés contre l’islam mystique. En mars 2009, des extrémistes ont détruit à Peshawar une partie de l’édifice qui protégeait la tombe du poète soufi de langue pachtoune Rehman baba.
Une bombe explosant à Shah Jamal au milieu des centaines de personnes réunies le jeudi soir ne serait une surprise pour personne. Les autorités ont tenté d’interdire le festival. Mais Pappu, qui continue de vivre dans un quartier déshérité de Lahore, n’a pas peur de mourir. Les habitués et les curieux n’ont pas non plus arrêté de se venir.
Un voyage intérieur
Les cheveux mouillés, une collerette de henné sur la chemise, la barbe insolemment mal entretenue et des grelots aux pieds. Un homme tourne sur lui-même. Dans l’esplanade, Pappu a commencé à taper sur son dhol. Le musicien est debout, l’instrument appuyé sur le ventre tendu. Il en sera ainsi pour le reste de la nuit.
Les derviches tourneurs se sont mis en branle. Leurs danses, accentuées par la prise de drogues, visent à atteindre un état de transe permettant de quitter son corps. Ces hommes secouent leurs têtes et les gouttes de sueurs qu’ils envoient vont s’exploser sur les barbes des spectateurs assis au premier rang.
Dans la foule, des petites mains s’affairent à rendre le voyage intérieur des uns et des autres plus agréable. Des enfants tiennent d’immenses éventails qu’ils utilisent pour rafraichir les âmes en éveil. Les vendeurs de noix de coco en tranches font leur trou dans le noir et en profitent pour se remplir de bouffées de haschich. Des hommes âgés sont équipés de sacs pleins à craquer d’eau de rose qu’ils jettent sur la foule.
Une patrouille de police fait vibrer ses sirènes dans une rue adjacente. Mais, depuis cent ans que les tambours soufis retournent le quartier, ce n’est pas aujourd’hui que les autorités les empêcheront d’exister…
Une vidéo d’un jeudi ordinaire à la tombe de Shah Jamal




Chère Lou, merci pour tes repartages passionnants qui me transporte et me subjugue. La forme comme le fond témoignent de qualités journalistiques exceptionnelles. J’aime m’évader dans tes mondes aux confins des arts, des pensées, des violences, de la nature, de l’amour. Il semble que tu es vécu dans ce pays depuis des années tant tu maitrises ton environnement. Les paysages, les êtres, les sons, les parfums, les bruits, les couleurs envahissent grâce à toi mon quotidien, et ce de façon si différente de que veut bien nous transmettre nos sociétés occidentales bien pensantes à la pensée unique. Beaucoup d’hommes. Ou sont les femmes ? que disent elles ? mille pensées de notre petite ville de Bourges. nicolas
Merci Nicolas! Promis, je vais me pencher sur des personnalités féminines dans les jours à venir…notamment sur une présentatrice de télévision travestie…!
nom de dieu, ça rock au Pakistan!!!
merci pour toutes ces belles histoires…ça fait du bien face aux horreurs qui nous arrivent du Pakistan!
Hier, trois attaques suicides ont fait au moins 42 morts et 175 blessés à Lahore, dans la tombe soufie de Data Darbar, la plus importante de la ville avec Shah Jamal.
Hier nous étions jeudi, jour sacré pour les soufis. Il devait y avoir un chanteur de qawali à l’intérieur du mausolée: qu’est-il devenu? Et les danseurs en transe, et les badauds venus se divertir, et les enfants des rues qui passent leur nuit du jeudi dans les tombes soufies?