Depuis le début de juin, le tablâ, la darbuka, l’harmonium et le sarod, cet instrument à cordes pincées originaire du nord du Pakistan, reprennent du service. La guitare électrique, la batterie et les mélodies des meilleurs musiciens de rock les accompagnent. C’est la troisième saison de Coke Studio qui bat son plein, l’émission de fusion musicale produite par l’ancien membre du premier groupe de pop pakistanais.
Entre 1989 et 1995, ce sont les années en or du Pakistan. Après la mort du Général Zia et le retour au pays de Benazir Bhutto, les Pakistanais, portés par un souffle démocratique, rêvent de paillettes et de stars à aduler. La libération du Pakistan passera en partie par la pop et le rock. Les premières chaînes musicales sont créées. En 1992, le pays gagne la Coupe du monde de cricket en musique. A cette époque, Vital Signs, un groupe constitué de cinq garçons à peine sortis de l’adolescence, révolutionne les tendances musicales pakistanaises, jusqu’alors principalement limitées au traditionnel, en proposant une pop pourtant assez ordinaire.
La première chanson de Vital Signs, Dil Dil Pakistan (« Le Pakistan est dans mon cœur »), sortie en 1987, est considérée comme l’hymne non officiel du pays et a depuis été désignée troisième chanson la plus connue de tous les temps, suivant de près une ballade folklorique irlandaise et une chanson hindoue (selon les résultats d’un vote international organisé par la BBC). Dil Dil Pakistan est avant tout un élan très patriotique. Les Pakistanais en raffolent.
Un chanteur de pop devenu religieux
Jusqu’à la fin des années 1990, Junaid Jamshed, le chanteur de Vital Signs, est le Dieu des jeunes pakistanaises. Né dans une famille pachtoune d’Islamabad, Junaid Jamshed incarne le Pakistanais des temps modernes : peau claire, riche et attaché à sa patrie. Le groupe signera sur un même album Sanwali Saloni, une chanson sur la beauté des Pakistanaises à la peau sombre, et Gorey Rung Ka Zamana, un hymne aux filles blanches des régions nord du Pakistan.
Junaid Jamshed s’est soudain détourné de la musique qu’il a déclarée contraire à l’islam au début des années 2000. Il est aujourd’hui membre du groupe religieux Tablighi Jamaat. Il a grossi, s’habille chichement, porte une longue barbe et un petit chapeau traditionnel. Celui qui avait réussi à faire oublier la tristesse des années Zia avec une bande de potes, un synthé et des mélodies entrainantes n’interprète plus que des chansons religieuses.
Sanwali Saloni du groupe Vital Signs, un hymne à la beauté des filles du sud du Pakistan.
Gorey Rung Ka Zamana, un hymne à la beauté des filles du nord du Pakistan.
Naat Multazim, chanson du religieux Junaid Jamshed et ex chanteur du groupe de pop Vital Signs.
Rohail Hyatt est l’autre meneur du groupe Vital Signs. Au clavier, avec ses cheveux blonds et ses baskets Nike, il en jetait. Lorsque le groupe s’est séparé à la fin des années 1990, Rohail a continué à regarder dans la même direction. Les rêves avaient pourtant fané. Envolée, Benazir Bhutto la démocrate. Fondamentalisme et affrontements interethniques avaient refait surface. Décidé à ne pas changer de mode de vie, fâché avec Junaid Jamshed, Rohail va devenir le producteur le plus moderne et le plus actif du Pakistan. Dieu attendra.
La musique pakistanaise est sponsorisée par Coca
Rohail Hyatt profite de l’arrivée au pouvoir de Pervez Musharraf en 1999 et de la libéralisation des médias qui l’accompagne. Il produit Pepsi battle of the bands, une compétition musicale télévisée et devient le producteur médiatique du Pakistan. En réalisant un album en 2003 pour le chanteur Rahat Fateh Ali Khan, neveu du grand Nusrat Fateh Ali khan, il se fait aussi connaître pour son talent.
Pour son nouveau projet, Rohail se tourne vers Coca alors que le sponsor de Vital Signs a toujours été Pepsi. Coke Studio est diffusée pour la première fois en 2005. Un jam entre copains, chacun apportant son style et ses influences, devient l’émission la plus regardée du moment. Les « copains » viennent de tous les milieux, de toutes les régions du Pakistan. Musiciens Afro-Pakistanais, chanteuse du Rajasthan, groupe de filles s’exprimant en langue persane, chanteurs de pop de Karachi. Du rock et de la musique soufie à gogo. Et la meilleure expérience musicale d’Asie du sud.
Avec la première saison de Coke Studio sur toutes les grandes chaînes, les Pakistanais redécouvrent soudain l’incroyable diversité de leur paysage musical. Dans un studio d’enregistrement de Karachi, les artistes invités se produisent avec les meilleurs musiciens du pays, notamment le chrétien Louis J Pinto, alias Gumby, roi des batteurs au Pakistan. La version finale des enregistrements est filmée. Les épisodes sont diffusés une fois par semaine pendant plus d’un mois.
Décorations en forme de bouteille dans le studio, titre de l’émission : tout est fait pour satisfaire le sponsor. Les qualités artistiques de Coke Studio sont la conséquence de sa liberté économique. Sans le financement de Coca, pas de chance de survie car les télévisions et les radios ne payent pas les artistes dont elles diffusent la musique. Dans les magasins, un cd ne s’achète pas autrement que piraté.
Première saison de Coke Studio. Ali Azmat, l’ex-membre d’un groupe de « rock soufi » avec le chanteur classique Harat Fateh Ali Khan.
De la musique de studio comme rempart contre l’intégrisme
C’est avec la deuxième saison de Coke Studio, diffusée l’année passée, que le projet de Rohail a vraiment été perçu comme l’avenir de la musique pakistanaise. Plus les années passent, plus les attentats contre la culture augmentent et plus les fans de Coke Studio sont nombreux. Au moins, ces musiciens là, performant dans la douceur d’un studio ultra-moderne, ne risquent pas leur vie. C’est triste et merveilleux tout à la fois. Souvent piratés, les albums de Coke Studio se vendent très bien alors que les titres sont en téléchargement gratuit sur internet. Cette année, depuis début juin, la troisième saison fait des ravages. Les chansons nées dans les studios de Rohail Hyatt sont dans toutes les têtes.
On en oublierait presque les attaques qui ensanglantent le Pakistan. Hier à Lahore, un double attentat suicide à fait 42 morts dans le mausolée du soufi saint Data Ganj Bakhsh. Les chanteurs mystiques qui performent dans les tombes soufis tous les jeudi soirs sont les derniers artistes à apparaître en public au Pakistan. Portés par leurs croyances, ils n’ont souvent peur de rien. Coke Studio et la fusion avec d’autres artistes permet aux plus connus d’entre eux de se produire dans un environnement sécurisé. Espérons que dans les années à venir ils continueront à animer de leur voix les lieux saints de l’islam.
Seconde saison de Coke Studio. Zeb et Aniya, des Lahories nées dans une famille pachtoune et chantant en farsi, reprennent une chanson afghane.
Troisième saison de Coke Studio. Le chanteur de folklore Arif Lohar et la rockeuse et mannequin Meesha interprètent Alif Allah.
Troisième saison de Coke Studio. La chanteuse soufie Abida Parveen et le groupe de musiciens de Coke Studio.
Photographie: Abida Parveen, chanteuse soufie pakistanaise















