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Depuis le début de juin, le tablâ, la darbuka, l’harmonium et le sarod, cet instrument à cordes pincées originaire du nord du Pakistan, reprennent du service. La guitare électrique, la batterie et les mélodies des meilleurs musiciens de rock les accompagnent. C’est la troisième saison de Coke Studio qui bat son plein, l’émission de fusion musicale produite par l’ancien membre du premier groupe de pop pakistanais.

Entre 1989 et 1995, ce sont les années en or du Pakistan. Après la mort du Général Zia et le retour au pays de Benazir Bhutto, les Pakistanais, portés par un souffle démocratique, rêvent  de paillettes et de stars à aduler. La libération du Pakistan passera en partie par la pop et le rock. Les premières chaînes musicales sont créées. En 1992, le pays gagne la Coupe du monde de cricket en musique. A cette époque, Vital Signs, un groupe constitué de cinq garçons à peine sortis de l’adolescence, révolutionne les tendances musicales pakistanaises, jusqu’alors principalement limitées au traditionnel, en proposant une pop pourtant assez ordinaire.

La première chanson de Vital Signs, Dil Dil Pakistan (« Le Pakistan est dans mon cœur »), sortie en 1987, est considérée comme l’hymne non officiel du pays et a depuis été désignée troisième chanson la plus connue de tous les temps, suivant de près une ballade folklorique irlandaise et une chanson hindoue (selon les résultats d’un vote international organisé par la BBC). Dil Dil Pakistan est avant tout un élan très patriotique. Les Pakistanais en raffolent.

Un chanteur de pop devenu religieux

Jusqu’à la fin des années 1990, Junaid Jamshed, le chanteur de Vital Signs, est le Dieu des jeunes pakistanaises. Né dans une famille pachtoune d’Islamabad, Junaid Jamshed incarne le Pakistanais des temps modernes : peau claire, riche et attaché à sa patrie. Le groupe signera sur un même album Sanwali Saloni, une chanson sur la beauté des Pakistanaises à la peau sombre, et Gorey Rung Ka Zamana, un hymne aux filles blanches des régions nord du Pakistan.

Junaid Jamshed s’est soudain détourné de la musique qu’il a déclarée contraire à l’islam au début des années 2000. Il est aujourd’hui membre du groupe religieux Tablighi Jamaat. Il a grossi, s’habille chichement, porte une longue barbe et un petit chapeau traditionnel. Celui qui avait réussi à faire oublier la tristesse des années Zia avec une bande de potes, un synthé et des mélodies entrainantes n’interprète plus que des chansons religieuses.

Sanwali Saloni du groupe Vital Signs, un hymne à la beauté des filles du sud du Pakistan.

Gorey Rung Ka Zamana, un hymne à la beauté des filles du nord du Pakistan.

Naat Multazim, chanson du religieux Junaid Jamshed et ex chanteur du groupe de pop Vital Signs.

Rohail Hyatt est l’autre meneur du groupe Vital Signs. Au clavier, avec ses cheveux blonds et ses baskets Nike, il en jetait. Lorsque le groupe s’est séparé à la fin des années 1990, Rohail a continué à regarder dans la même direction. Les rêves avaient pourtant fané. Envolée, Benazir Bhutto la démocrate. Fondamentalisme et affrontements interethniques avaient refait surface. Décidé à ne pas changer de mode de vie, fâché avec Junaid Jamshed, Rohail va devenir le producteur le plus moderne et le plus actif du Pakistan. Dieu attendra.

La musique pakistanaise est sponsorisée par Coca

Rohail Hyatt profite de l’arrivée au pouvoir de Pervez Musharraf en 1999 et de la libéralisation des médias qui l’accompagne. Il produit Pepsi battle of the bands, une compétition musicale télévisée et devient le producteur médiatique du Pakistan. En réalisant un album en 2003 pour le chanteur Rahat Fateh Ali Khan, neveu du grand Nusrat Fateh Ali khan, il se fait aussi connaître pour son talent.

Pour son nouveau projet, Rohail se tourne vers Coca alors que le sponsor de Vital Signs a toujours été Pepsi. Coke Studio est diffusée pour la première fois en 2005.  Un jam entre copains, chacun apportant son style et ses influences, devient l’émission la plus regardée du moment. Les « copains » viennent de tous les milieux, de toutes les régions du Pakistan. Musiciens Afro-Pakistanais, chanteuse du Rajasthan, groupe de filles s’exprimant en langue persane, chanteurs de pop de Karachi. Du rock et de la musique soufie à gogo. Et la meilleure expérience musicale d’Asie du sud.

Avec la première saison de Coke Studio sur toutes les grandes chaînes, les Pakistanais redécouvrent soudain l’incroyable diversité de leur paysage musical. Dans un studio d’enregistrement de Karachi, les artistes invités se produisent avec les meilleurs musiciens du pays, notamment le chrétien Louis J Pinto, alias Gumby, roi des batteurs au Pakistan. La version finale des enregistrements est filmée. Les épisodes sont diffusés une fois par semaine pendant plus d’un mois.

Décorations en forme de bouteille dans le studio, titre de l’émission : tout est fait pour satisfaire le sponsor. Les qualités artistiques de Coke Studio sont la conséquence de sa liberté économique. Sans le financement de Coca, pas de chance de survie car les télévisions et les radios ne payent pas les artistes dont elles diffusent la musique. Dans les magasins, un cd ne s’achète pas autrement que piraté.

Première saison de Coke Studio. Ali Azmat, l’ex-membre d’un groupe de « rock soufi » avec le chanteur classique Harat Fateh Ali Khan.

De la musique de studio comme rempart contre l’intégrisme

C’est avec la deuxième saison de Coke Studio, diffusée l’année passée, que le projet de Rohail a vraiment été perçu comme l’avenir de la musique pakistanaise. Plus les années passent, plus les attentats contre la culture augmentent et plus les fans de Coke Studio sont nombreux.  Au moins, ces musiciens là, performant dans la douceur d’un studio ultra-moderne, ne risquent pas leur vie. C’est triste et merveilleux tout à la fois. Souvent piratés,  les albums de Coke Studio se vendent très bien alors que les titres sont en téléchargement gratuit sur internet. Cette année, depuis début juin, la troisième saison fait des ravages. Les chansons nées dans les studios de Rohail Hyatt sont dans toutes les têtes.

On en oublierait presque les attaques qui ensanglantent le Pakistan. Hier à Lahore, un double attentat suicide à fait 42 morts dans le mausolée du soufi saint Data Ganj Bakhsh. Les chanteurs mystiques qui performent dans les tombes soufis tous les jeudi soirs sont les derniers artistes à apparaître en public au Pakistan. Portés par leurs croyances, ils n’ont souvent peur de rien. Coke Studio et la fusion avec d’autres artistes permet aux plus connus d’entre eux de se produire dans un environnement sécurisé. Espérons que dans les années à venir ils continueront à animer de leur voix les lieux saints de l’islam.

Seconde saison de Coke Studio. Zeb et Aniya, des Lahories nées dans une famille pachtoune et chantant en farsi, reprennent une chanson afghane.

Troisième saison de Coke Studio. Le chanteur de folklore Arif Lohar et la rockeuse et mannequin Meesha interprètent Alif Allah.

Troisième saison de Coke Studio. La chanteuse soufie Abida Parveen et le groupe de musiciens de Coke Studio.

Photographie: Abida Parveen, chanteuse soufie pakistanaise


Dans le documentaire Come Back, Africa réalisé par Lionel Rogosin pendant l’apartheid, un métisse sud-africain explique qu’il vient de découvrir la religion idéale, « une foi universelle qui comprend toutes les religions »,  le bahaïsme. Né au XIXe siècle en Iran, le bahaïsme est l’une des plus jeunes religions du monde. Au Pakistan comme ailleurs, les bahaïs travaillent dans l’ombre, pour la paix. Ils se sont interdits toute action politique. Interview avec Ruhiyyeh Mofiti , membre de la petite communauté bahaïe de Lahore.

Qui sont les bahaïs de Lahore ?

Nous sommes environ soixante bahaïs à vivre à Lahore dont beaucoup d’enseignants, de docteurs et quelques écrivains. Nous nous réunissons régulièrement, notamment le 24 mars de chaque année pour fêter le nouvel an. C’est ce que nous appelons, comme les Iraniens, Norouz. Selon le calendrier bahaï, il y a 19 jours dans un mois et 19 mois dans une année. Chaque fin de mois, nous prions ensemble. Mais comme tous les bahaïs du monde, notre but est de construire une communauté universelle. Nous ne sommes donc pas repliés sur notre petit groupe.

Votre religion est un syncrétisme et vous n’attachez pas plus d’importance à la communauté des bahaïs qu’à celle des sunnites, des chiites, des chrétiens…

Nous ne faisons pas de différence entre les bahaïs et les adeptes d’autres religions. Pour nous, les hommes vivront en paix lorsqu’ils partageront les mêmes croyances. Alors oui, nous sommes des constructeurs de société et notre but est de fonder une communauté universelle. La religion bahaïe peut être décentralisée très facilement et à Lahore, parce que nous n’avons pas de temple, nous organisons les prières et l’étude des textes sacrés dans nos maisons. Des non-bahaïs sont souvent présents lors de ces réunions. Il y a des temples bahaïs à New Delhi, à Chicago ou encore à Sydney mais à Lahore ce sont nos maisons qui sont nos temples.

Qui dans votre famille s’est le premier converti au bahaïsme ?

Mes parents étaient des Iraniens. Mon père est parti vivre à Bombay alors qu’il était tout jeune homme. A cette époque, les Iraniens ne rêvaient pas du tout d’immigrer en Amérique : ils voulaient tous s’installer dans le sous-continent indien ! Mon grand-père était un chiite fanatique. Mon père à lui découvert le bahaïsme à Bombay et a décidé de se convertir. Puis il a épousé ma mère qui était née dans une famille de bahaïs.

Vous êtes une fille d’Iraniens. Comment réagissez-vous face à la persécution des bahaïs d’Iran ?

Beaucoup d’entre nous ont toujours de la famille en Iran et nous pouvons facilement obtenir un visa pour voyager dans ce pays. Nous savons donc que la situation n’est pas facile pour les bahaïs iraniens.  Mais les bahaïs de tous les pays travaillent pour la paix. Ils pensent que la meilleure façon d’atteindre cette paix est de respecter les lois du pays dans lequel ils vivent. Malgré l’oppression des bahaïs d’Iran, aucun d’entre eux n’a jamais fait preuve de violence à l’égard du gouvernement.  Evidemment, les bahaïs iraniens veulent que leurs droits fondamentaux soient respectés. Ils en ont fait la demande auprès de L’ Organisation des Nations Unies (ONU) et ils ont eu raison de le faire. Mais à cette exception près, les bahaïs ne se lèvent jamais contre les lois de leur pays. Cela ne veut pas dire que nous ne nous impliquons pas dans l’évolution de notre société. Nos croyances nous empêchent de nous investir dans la vie politique mais nous avons en revanche le droit de voter lors d’élections.

Depuis 2004, les bahaïs de Lahore sont à la recherche d’un nouveau cimetière car la communauté grandit…

Une communauté bahaïe n’accepte pas les aides et les financements qui ne sont pas le fait d’une autre communauté bahaïe. Il y a une seule chose que nous avons le droit d’obtenir de notre gouvernement : une terre pour enterrer nos morts. Le cimetière que nous possédons déjà à Lahore sera bientôt trop petit. Nous en avons donc demandé un nouveau. On ne nous dit pas non mais on nous demande de trouver l’endroit nous-mêmes et cela complique les choses. Nous avons beaucoup de règles à respecter. La terre doit par exemple être idéalement située puisque les bahaïs vivent toujours à moins d’une heure de leur cimetière (un bahaï est enterré juste après sa mort). Et puis, nous refusons d’avoir un cimetière en mauvais état. Nous n’utilisons d’ailleurs pas le mot « cimetière », nous parlons de «gulistan», ce qui signifie « le pays des fleurs ». La sérénité du lieu où nous enterrons nos proches est essentielle.  Ce lieu doit être fleuri, il doit accueillir une fontaine et toutes ces choses qui nous rendent moins tristes lorsque nous visitons nos morts.

Certains Pakistanais accusent les bahaïs d’être des alliés des Israéliens parce que le centre du bahaïsme se trouve à Haïfa, au nord de l’Etat hébreux.  Le gouvernement pakistanais interdit aux bahaïs de voyager en Israël.  Qu’en pensez-vous ?

Je pense que c’est très triste parce que Haïfa est le lieu le plus important au monde pour un bahaï. Mais Israël est un pays précieux pour la plupart des religions et pas seulement pour nous. D’une certaine manière, nous ne sommes pas les seuls à être privés de se voyage : nous hésitons donc à nous plaindre. Pour montrer que nous ne sommes les alliés de personne, nous utilisons le terme de « pays sacré » pour parler d’Israël.  Et même pour cette question essentielle, nous ne nous mettons pas en porte à faux avec le gouvernement.  Car nous savons que notre but peut être atteint en faisant preuve de patience. Surtout, nous essayons de montrer que nous ne sommes pas du côté des ennemis du gouvernement.  Je pense que se battre aujourd’hui contre l’interdiction de voyager en Israël entraînerait beaucoup d’incompréhension de la part du gouvernement et des Pakistanais non-bahaïs. Quand la société sera plus ouverte, alors nous nous pencherons à nouveau sur ce problème.

Avez-vous l’impression que le gouvernement est à l’écoute de votre communauté ?

Au Pakistan, notre communauté a toujours eu de très bonnes relations avec les différents gouvernements au pouvoir comme avec le reste de la population, surtout dans les grandes villes.  Le 24 avril, qui marque la manifestation de Bahá’u'lláh comme prophète de la religion bahaïe, a été accepté comme un jour férié optionnel.  Les bahaïs font également partie d’une minorité religieuse officiellement reconnue par le Pakistan.

Et vous sentez-vous pleinement appartenir à « une minorité religieuse pakistanaise » ?

Personnellement, non. Mais j’ai rencontré de nombreuses personnes- des chrétiens notamment -qui se sentaient minoritaires au Pakistan. Ceux-là désirent avoir une place au Parlement et plus de visibilité dans le monde politique en général.  Ils se sentent effectivement discriminés.  Mais puisque les bahaïs ne prennent pas part aux affaires politiques de leur pays ils ont forcément moins l’impression d’être privés de leurs droits que les autres. Je n’ai jamais eu le sentiment d’être une citoyenne de seconde zone dans ce pays. D’une certaine manière, nous sommes même chanceux.  Les ambassades nous délivrent par exemple des visas très facilement, ce qui n’est pas du tout le cas pour les Pakistanais musulmans.

Votre communauté ne s’est-elle jamais sentie en danger depuis que le Pakistan s’est radicalisé ?

On nous appelle « minorité ».  A partir du moment où on est une minorité religieuse au Pakistan, on est en quelque sorte séparé du reste de la société et donc moins facilement attaquable. Bien que notre religion soit une forme de syncrétisme, nous ne touchons pas à l’islam. Une minorité pakistanaise prend plus de risques lorsqu’elle se revendique comme une branche de l’islam. C’est le cas pour les ahmadis par exemple. Effectivement, il y a des minorités qui ne se veulent pas musulmanes- les chrétiens par exemple-   et qui sont elles aussi en danger.  Mais si les chrétiens pakistanais sont parfois persécutés ce n’est pas pour des raisons religieuses mais plutôt pour des questions politiques, non pas parce qu’ils sont chrétiens mais parce qu’ils sont perçus à tord comme des alliés de l’Amérique.  Il s’agit de montrer qui a le pouvoir et qui ne l’a pas.

Les bahaïs sont de plus en plus nombreux dans le monde…

Nous n’appelons pas à la conversion mais si des Pakistanais veulent étudier le bahaïsme, ils en ont le droit. Des musulmans, des chrétiens, des hindous viennent régulièrement assister à nos réunions ou à nos prières.  Ils montrent de l’intérêt tout en gardant leur propre religion. Pour nous, le monde ne se définit pas comme une compétition mais comme une coopération.  Certains Pakistanais se convertissent définitivement à la religion bahaïe. Mais nous considérons que la base de toutes les religions est la même. Ceux qui se convertissent n’ont donc pas à rejeter cette base qui fait partie de leur ancienne religion.

Parlez-nous des conversions plus en particulier…

Des Pakistanais de toutes les religions se sont convertis au bahaïsme. Mais nous n’avons pas de politique de conversion de même que nous refusons d’être obsédés par la sauvegarde de notre religion. Nos enfants sont libres d’épouser des non-bahaïs. Leurs conjoints n’ont pas besoin de changer de religion du moment que la mixité religieuse au sein du couple n’empêche pas de vivre en harmonie. Nous faisons simplement attention à ce qu’il n’y ait pas mariage d’un bahaï avec un membre fanatique d’une autre religion. Les enfants d’un couple mixte ont également le droit de choisir leur propre religion.

Les bahaïs estiment que les hommes vivront en paix lorsqu’il n’y aura plus qu’une seule religion universelle.  Pensez-vous que cela soit possible en République islamique du Pakistan ?

Oui, nous le pensons sincèrement. Mais l’idée n’est pas d’imposer une seule et unique religion. Il s’agit plutôt d’atteindre une harmonie religieuse dans le monde. Pour y arriver, les leaders religieux devront gommer les différences entre les croyances.  Au Pakistan, il y a déjà de nombreux événements qui impliquent les membres de toutes les communautés religieuses. Les bahaïs croient en la décentralisation de la religion. C’est pour cela qu’ils vivent dans le monde entier ; dispersés dans les grandes villes.  Dans un pays comme le Pakistan, nous devons faire face au fanatisme. En Occident, le matérialisme fait également des ravages.  Nous luttons contre ces deux réalités car elles sont des freins à la coopération et à l’entraide entre les peuples.  Nous pensons que la religion n’est là que pour unir. Si elle devient une cause de violence,  alors il vaut mieux ne pas avoir de religion du tout…

Photographie: les jardins bahaïs de Haïfa

Pakistan: la grande peur

Manifestation à Karachi le 19 mai (AFP Rizwan Tabassum)

Arrivée au Pakistan, je voulais absolument écrire des articles au long cours, raconter mes rencontres avec l’étonnant : les derniers Parsis de Lahore, le fondateur d’une télévision catholique, les soufis de la tombe de Shah Jamal… Je m’étais promis de ne pas réagir à l’information explosive, de ne pas tomber dans la critique bien tournée et vite lancée. Je voulais écrire contre l’actualité chaude, pourtant plus à même de m’apporter des lecteurs sur ce blog.

Aujourd’hui, je fais une exception, après avoir lu une dépêche AFP écrite à la va-vite sur un triple meurtre commis hier dans un village du district de Gujrat au Pakistan. Les victimes y sont présentées comme des « membres d’une famille de britanniques » qui « résidaient à Nelson, une ville du comté de Lancashire ». Manque une information essentielle : les personnes assassinées étaient d’origine pakistanaise, ce qui explique pourquoi elles étaient venues assister à un mariage dans ce petit village du Penjab. Mais cela, les lecteurs doivent le deviner eux-mêmes.

A la vue des commentaires faits sur les sites qui ont relayé la dépêche, les lecteurs de l’article en question se demandent justement ce que ces fous furieux sont encore venus faire au Pakistan. Les raisons de l’attaque ne sont même pas exposées par le journaliste (« les circonstances entourant ces morts ne sont pas claires pour le moment ») alors que sur un site comme Bloomberg on trouve depuis ce matin un article écrit par un correspondant local, Khurrum Anis, expliquant que les meurtres sont liés à un divorce et ont été perpétrés dans un village où la loi tribale domine. Bref, une rivalité entre deux familles se soldant par des assassinats qui n’ont rien à voir avec Al-Quaïda et les taliban pakistanais. Un simple fait divers que le journaliste de l’AFP a réussi à épicer en ne délivrant pas des informations élémentaires.

L’Occident se fait peur. Il met aussi le feu aux poudres mais ne récolte pas les cendres. L’accès à Facebook, You tube et à des centaines d’autres sites internet est maintenant impossible au Pakistan parce qu’un groupe (« La Journée des dessins de Mahomet”) pensant défendre la liberté d’expression en lançant un grand concours a publié des images de Mahomet, le prophète de l’islam qui ne se représente pas, souvent obscènes et à peine mordantes. Les jeunes Pakistanais, qui doivent se battre pour pouvoir obtenir un visa et voyager à l’étranger, utilisent les réseaux sociaux sur internet très fréquemment. A cause des attentats, le gouvernement pakistanais ne délivre plus d’autorisation permettant d’organiser des événements culturels. Les Pakistanais s’ennuient. Internet est leur ouverture sur le monde.

En 2006, après la publication de caricatures de Mahomet dans le journal danois Jyllands-Posten, la cathédrale de Lahore a été attaquée par un groupe de musulmans en colère. Les chrétiens du Pakistan ont toujours condamné les représentations du Prophète musulman mais ont été les premiers à en subir les conséquences.

Ces derniers jours, nous avons tous vu à la télévision les images de nombreux Pakistanais se disant prêts à mourir pour leur Prophète et revendiquant la fermeture définitive de Facebook. En revanche, aucun journaliste n’était là pour interviewer les autres, ceux qui ne défilent pas dans les rues de Karachi ou de Lahore. Religieux ou non, les Pakistanais sont pour la plupart choqués par les représentations de Mahomet. Ils ont aussi l’impression qu’on les provoque. « Les Occidentaux attendent que nous réagissions en fondamentalistes » sont les mots que l’on entend dans toutes les bouches. Mais beaucoup de ces Pakistanais sont assez intelligents pour prendre du recul face à la polémique et désapprouver la fermeture des sites internet. Il est certain qu’à nouveau, l’image des Pakistanais dans le monde est entachée.

Si l’interdiction temporaire de Facebook au Pakistan devenait définitive, il y aurait au moins des gagnants. Ceux qui envoient par exemple ce message sur les portables des Pakistanais depuis hier: « Il est maintenant temps de changer de réseau social. Effacez votre compte Facebook et rejoignez votre communauté sur Worldchains.com, une communauté 100% musulmane »…

5% des Pakistanais (les non-musulmans) achètent et consomment de l’alcool en toute légalité. Murree Brewery, entreprise pakistanaise célèbre pour ses bières et pour son whisky, approvisionne les grands hôtels où se fournissent les minorités et les étrangers. Les recettes augmentent, notamment grâce au marché noir. Qui a donc la pépie au Pakistan?

Si l’on m’avait dit il y a encore deux ou trois mois que le Pakistan, supposé terrain de jeu du mollah Omar, produit officiellement de l’alcool sur son territoire, je me serais empressée de mettre en balance l’information avec la morale locale. Naturellement, le bon sens voudrait que dans une République islamique comme le Pakistan, où consommer de l’alcool est défendu aux musulmans (soit plus de 95% de la population) depuis 1977, date de la première prohibition lancée par Zulfiqar Ali Bhutto, il n’y ait pas de production de boissons alcoolisées. Cela s’entend et chacun penserait de même, l’alcool étant considéré comme un mal par beaucoup de Pakistanais et les capacités du marché national semblant ridiculement faibles.

Une nouvelle fois au Pakistan, il est raisonnable ne pas se contenter de la logique. En effet, Murree Brewery, une des entreprises les plus prospères du pays, est une briseuse de tabous qui fabrique des bières légères depuis 1860. Elle débuta en fournissant les Anglais installés dans la ville de Murree, une jolie retraite himalayenne. Assurant sa production à Rawalpindi, près de la zone sensible qui, jusqu’en 2008, constituait le quartier général de Pervez Musharraf, Murree Brewery a apprit avec le temps à varier les plaisirs et propose aujourd’hui du gin, de la vodka et du whisky en plus de sa traditionnelle bière.

L’entreprise règne sans partage ; les distilleries de Quetta étant les seules à jouer également dans la cour des grands.  12 ans, c’est l’âge du meilleur whisky de Murree (bientôt dépassé par des bouteilles de vingt ans), un whisky qui fait bien des émules. Pour goûter à sa délicate maturité, des Occidentaux expatriés en Inde passent parfois la frontière. Ils ne trouvent effectivement pas d’équivalent dans des villes comme New Delhi ou Bombay, où l’alcool, certes bien moins répandu qu’en Occident, n’est pourtant pas interdit.

Une boisson haram

Longtemps, Murree Brewery a pensé être capable de faire flancher les hommes et les lois qui l’empêchent d’exporter à l’étranger. L’Angleterre devra attendre ; Murree Brewery n’obtiendra pas demain l’autorisation de vendre ses cannettes et ses bouteilles aux Pakistanais, Indiens ou Sri-Lankais d’Europe. Qui sont donc les consommateurs dignes de ce nom dans un pays où 95% de la population est interdite d’alcool ? Au Pakistan, peut-on produire une boisson haram (contraire aux lois de l’islam) et amasser de l’argent ?

Officiellement, seules les minorités du Pakistan et les étrangers sont clients de la marque. Les Parsis, ces adeptes du zoroastrianisme originaires d’Iran et arrivés en Inde il y a plus de mille ans, ont contrôlé pendant des décennies le commerce de l’alcool dans le sous-continent indien. Depuis le début du siècle dernier jusqu’à la fin des années 1960, cette mainmise s’est exprimée au travers des wine shops que les adeptes de la première religion monothéiste tenaient dans les grandes villes du pays. Si Murree Brewery est toujours la propriété d’une famille de Parsis pakistanais, il n’y aurait plus aujourd’hui que quelques milliers de membres de cette communauté à vivre encore au Pakistan. Le vent a tourné et les chrétiens, une minorité plus majoritaire, ont repris le flambeau.

Pour joindre les deux bouts, certaines familles mijotent dans leurs maisons des liqueurs de mauvais genre vendues pour presque rien aux musulmans pauvres, avec complicité occasionnelle de la police. En 2007, une vingtaine de personnes sont mortes à Karachi après avoir bu un alcool frelaté. Les riches musulmans ont quant à eux leur « dealer » attitré, des chrétiens qui achètent légalement les bouteilles de Murree Bewery et les revendent par la suite.

Si l’on est étranger en terre pakistanaise et que l’on ne veut plus boire du chai (thé) à toutes les soifs, il n’est pas impossible de trouver de bonnes bouteilles à déguster discrètement dans la moiteur d’un salon pakistanais, volets tirés loin des ennuis. Entendons-nous bien, avant que cela ne se produise, il est bien évidemment nécessaire de se rendre dans l’un des bureaux du pays délivrant pour les non nationaux et les minorités pakistanaises des permis de consommation d’alcool.

Un permis permet d’accéder aux réserves des hôtels de luxe, lieux officiels du commerce d’alcool. L’hôtel Avari de Lahore, possédé lui aussi par l’une des rares familles de Parsis à vivre encore au Pakistan, est un de ces points de vente. Dans un petit entrepôt aux murs humides situé en lisière du parking de l’hôtel, des employés chrétiens pour la plupart aideront le non-initié à faire son shopping. De retour dans ses quartiers, l’Occidental aura de quoi se préparer son “pousse-thé” préféré.

Les ventes augmentent d’année en année

L’alcool étant interdit aux musulmans, il est devenu la principale source de pouvoir des minorités et de certains étrangers installés dans le pays. Nombre de chrétiens ont un permis pour acheter de l’alcool mais ne boivent pas : ils revendent. Les ambassades elles-mêmes revendraient des bouteilles de marques occidentales importées légalement de leurs pays.

L’élite pakistanaise, musulmane ou pas, est certainement le consommateur le plus régulier d’alcool au Pakistan. Dans les beaux quartiers, les fêtes arrosées sont les plus courues. Les hommes politiques boivent pour la plupart mais, parce qu’ils veulent se réserver la sympathie des religieux, ne changeraient pour rien au monde la législation sur l’alcool.

Le patron de Murree Brewery doit être aux anges.  Les ventes augmentent d’année en année.  Pourtant, les étrangers et les Pakistanais issus des minorités religieuses s’en vont. Il faut croire que la consommation des musulmans enfle. Qu’importe qui boit et pourquoi un tel engouement, Murree Berewy fait dans le légal et n’a rien à se reprocher. D’ailleurs, à force de ne pas pouvoir vendre à l’ensemble des Pakistanais, ses usines se sont mises à produire de nouvelles gammes : jus de fruit avec pulpes et limonades qui pétillent.

L’interdiction de l’alcool et la difficulté à se fournir d’une manière illégale ont certainement entraîné la montée des addictions aux drogues, très importantes dans ce pays voisin de l’Afghanistan. Il est facile de trouver du haschich dans n’importe quel quartier des grandes villes et par vraiment plus compliqué d’acheter des drogues injectables. Le tout pour bien moins cher que les bouteilles revendues au marché noir à un prix très élevé. Le taux de prévalence du sida chez les drogués pakistanais est en constante hausse, les soins quasi inexistants.

Les portes du pouvoir ne laissent pas passer grand-chose. Derrière celle qui ferme le palais présidentiel, Asif Ali Zardari pourrait très bien avoir une coupe de champagne à la main au moment où j’écris ces lignes. Murree’s classic lager en tête, je pense à Ghulam Ali, un chanteur pakistanais mythique de Ghazal, et interprète d’un hymne à l’ivresse, Hangama Hey Keun Barpa, où sont répétées les phrases: “Pourquoi tant de bruits? J’ai juste un peu bu…”

Ghulam Ali interpétant Hangama Hey Keun Barpa

Ali Saleem, pakistanais « trysexuel » de son propre aveu, présente un talk show sur Aaj TV. Lorsqu’il s’habille en femme, Ali devient Begum, la seule présentatrice du pays osant le flirt à la télévision.

Il  y a de nombreux religieux et bureaucrates pakistanais qui s’occupent avec beaucoup de sérieux, comme ils le feraient pour leurs propres enfants, de l’âme de leurs concitoyens. Gardiens de la morale, ils peuvent très facilement, selon le gouvernement en place, avoir les oreilles qui chatouillent et les yeux qui piquent.

Parmi les sujets dont on ne parle pas sur la place publique : la sexualité, bien entendu taboue. Ainsi, les actrices pakistanaises qui embrassent sur la bouche lorsqu’elles jouent dans un film indien doivent, de retour au pays, affronter le vent de la polémique qu’elles ont fait se lever. Mais la morale n’a jamais su comment empêcher les eunuques de mendier et les prostituées de danser, soit autant de façon de parler avec de jolis mots du commerce des corps.

Qu’une société parallèle, centenaire et déconsidérée par beaucoup, existe toujours dans le « pays des purs », rien d’étonnant à cela. Après tout, en Afghanistan, les femmes continuaient de pousser la chansonnette en secret, dans leur maison, à l’époque où toute musique était interdite dans le pays. Mais quand la culture des damnés, d’ordinaire cachée dans les ruelles sombres d’Heera Mandi, le quartier rouge de Lahore, se mêle aux riches familles et débarque sur les petits écrans, c’est bien la preuve d’une évolution dans le pays.

Explication. Nous sommes dans une belle villa posée en fin de plage à Clifton, Karachi. A l’intérieur, de jeunes pakistanaises dansent en tops à bretelles et prennent des photos d’elles-mêmes et des copines, bras tendus en avant et sourires déjà figés. Plus costaude, l’un de ces ovnis est l’attraction de la soirée. Mais cette mignonne en t-shirt et pantalon est-elle seulement une fille ?

Chiffonnés, les cheveux un peu longs d’Ali Saleem sont peut-être à l’origine de sa bouille asexuée. La peau comme travaillée par une crème blanchissante, Ali se marre sans cesse. Avec ses airs de poupée démaquillée à la va-vite, sa tête d’enfant qu’on n’a pas encore débarbouillé, il est à la ville un homme efféminé, selon ses propres mots, un « trysexuel ».

« Un personnage tiré de mon cœur »

A la scène, c’est une toute autre histoire. L’histoire d’un garçon phénoménal, à la fois acteur, chanteur, présentateur et journaliste, un trublion qui a su tirer parti de son identité en forme de point d’interrogation.  Il y a quelques années, il a fait d’un personnage inventé, double féminin de lui-même, un objet de télévision pulvérisant les records d’audience, malgré les pressions religieuses et politiques qu’une telle affaire pouvait entraîner. Pour ceux qui ne le connaissent donc que par ces apparitions télévisuelles, Ali est en effet Begum Nawazish Ali, parfois surnommée BB ou bibi (Lady), présentatrice travestie animant une fois par semaine un talk show au nom qui sonne comme une conversation érotique : Late night with Begum Nawazish Ali.

Au Pakistan, il y a les eunuques, dont on nous parle de plus en plus dans la presse française, notamment parce qu’ils sont les premiers à subir les violences de la rue mais aussi parce qu’ils ont été récemment reconnus par la Cour Suprême comme des citoyens à part entière. Appelés également Hijras, parfois nés à cheval entre deux sexes, le plus souvent transsexuels, les eunuques sont au Pakistan les représentations modernes de ces hermaphrodites autrefois dédiés à la garde des harems Moghols. Aujourd’hui, ils vivent en groupe, sous la protection d’une sorte de meneuse et il n’est pas rare qu’ils se prostituent pour survivre.

Si les eunuques sont généralement pauvres, Ali Saleem est lui né dans une famille aisée.  Son père, un ancien colonel de l’armée pakistanaise, n’a jamais cessé de croire en lui. Toute sa vie, le jeune homme a obtenu ce qu’il voulait. Lorsque ses parents se sont séparés,  la famille s’est envolée loin des airs provinciaux d’Islamabad et Ali a dû apprendre à fouler le sol brûlant de Karachi. Karachi l’oppressante, ses garçons des rues et sa culture des gangs dont les veines remontent jusqu’aux pouvoirs locaux. Karachi et ses fêtes sans fin dans les maisons bien ordonnées de Clifton. Ici, Ali n’avait pas fini de s’amuser.

Lorsqu’il eu l’idée d’incarner un personnage féminin à la télévision, Ali dut lui trouver un nom et une inspiratrice. L’entourage du jeune homme s’accorda sur le profil « de la voisine d’un ami », une veuve d’un âge moyen issue, comme Ali, d’une bonne famille et connue pour ses idées « socialistes ». Grâce à elle, Ali allait se créer un alter ego féminin, à la fois sensible et « peau de vache ». « Begum Nawazish Ali est avant tout un personnage tiré de mon cœur » dit-il aujourd’hui avec des trémolos dans la voix.

De toutes les femmes qu’il a aimées, Ali garde une affection toute particulière pour Benazir Bhutto. A ses débuts, sur Géo TV, la chaîne qui accueillit les aventures de Georges (voir l’article George, le Pakistanais), Ali se déguisait déjà en femme, imitant son modèle de toujours. Larges lunettes, voile posé comme une arme sur les cheveux, lèvre nerveuse, le fils de militaire n’hésitait alors pas à mettre en avant les côtés sombres de son idole démocrate.

C’est enfant, lors d’une pièce de théâtre pour laquelle il interprétait une femme sous une burqa, qu’Ali découvrit son talent de comédien. Aujourd’hui, beaucoup le comparent à l’acteur australien Barry Humphries, inventeur et interprète de Dame Edna, un autre personnage haut en couleur. Pour Ali, Dame Edna est un être stéréotypé. Un costume de femme très voyant sur une âme d’homme.  Rien à voir avec Begum, qui est la chair de sa chair.

La présentatrice était un homme

Une fois par semaine, Begum Nawazish Ali reçoit. Sur le plateau de télévision : un sofa, des coussins, une table basse. La flamme d’une bougie joue avec les lumières des projecteurs. Ambiance pensée, quelque part entre le boudoir kitch et le salon que nos grands-mères réservaient exclusivement aux invités. Même absente, Begum est en première ligne des regards : elle sourit sur une peinture accrochée à l’un des murs du studio, le sari à paillettes cachant discrètement sa fausse poitrine.

Tous les samedis soirs, Begum entre dans la vie des téléspectateurs en chantant, accompagnée par un petit groupe de musiciens. Puis viennent les hommes politiques, les acteurs et les actrices, les religieux parfois. Les célébrités sont nombreuses à se déplacer. Naimatullaj Khan, l’ancien maire de Karachi et membre du parti religieux Jamaati Islami, fait partie de ceux qui, ayant essuyé des critiques après leur participation à l’émission, affirmèrent qu’ils ne savaient pas que la présentatrice était un homme.

Les invités mâles de Begum Nawazish Ali sont souvent désarçonnés lorsque leur intervieweuse tente de les séduire. En plus de flirter, la présentatrice est passée maître dans l’art de faire des remarques sexuelles telles que : « en voyage de noce à Paris, mon mari m’a montré sa tour Eiffel ». Malgré les regards gênés, elle arrive à abattre les pudeurs de certains. Après les rires on fait tomber ses gardes. Les invités parlent et parfois, en disent beaucoup plus qu’ailleurs.

Jusque dans ses choix d’invités, Begum s’amuse. Elle fait se rencontrer sur un même plateau un politicien appréciant les starlettes et une actrice au goût prononcé pour le pouvoir.  Elle flatte des cordées de chanteuses improbables, badine avec un avocat emprisonné plusieurs fois pour militantisme et opposant légendaire de Musharraf. Mais Begum est bien plus fine qu’elle ne veut le faire croire.

Sous le costume de Begum

Ali Saleem est une provocation constante pour la société pakistanaise. Derrière son succès, se cache une époque presque révolue durant laquelle la culture et les médias firent un grand bon en avant. Pervez Musharraf : celui par qui tout avait commencé et avec qui tout aurait pu finir. Alors qu’il avait permis la création de télévisions privées et donc d’un espace critique, le général déclara l’état d’urgence en novembre 2007 et interdit la diffusion de nombreuses chaînes jugées trop libérales. La plupart de ces chaînes dépérir financièrement et durent s’aligner sur les volontés du général pour reprendre du service.

Géo TV, le plus important groupe de télévision privé du Pakistan, ne fut pas si docile. Les journalistes, les patrons : tous se sont révoltés. Entre diffusion sur internet et recours devant la justice, Géo TV, qui avait profité de l’arrivée au pouvoir de Musharraf et de son amour des médias, s’est rebellé contre son propre maître. A l’époque, Ali Saleem est un ancien de Géo TV. Sur Aaj TV, qui détient les droits de son émission, à force de s’habiller en femme et de se moquer de Musharraf, il dut lui aussi affronter les ordres du dictateur. En 2008, Late night with Begum Nawazish Ali fut interdite pendant plusieurs semaines.

Ali doit-il craindre les fondamentalistes ? « Je ne reçois pas de lettres de menace », assure-t-il.  Parce que Begum est un personnage de télévision, parce qu’Ali se débarrasse de son maquillage après chaque enregistrement, l’émission évite les critiques les plus dures. Begum aime faire des remarques de mauvais goût ? Ce n’est pas un problème tant qu’elle ne fait pas officiellement partie de la société pakistanaise. Fausse distance et vraie provocation. Et si une femme ce cachait sous le costume de la présentatrice ? Alors, elle serait peut-être en danger. Ali dit souvent qu’il peut tout se permettre parce qu’il est un homme.

Sur d’autres plateaux de télévision, Begum l’insolente parfois s’éloigne et Ali Saleem, sa peau en feu, ses mèches fragiles, réapparaissent. Aujourd’hui, Ali porte ses habits de tous les jours, ceux qui ne dressent aucune frontière entre les genres. « Je rêve de me marier. Avec une femme, bien entendu. » Rayonnant, assis en face du bellâtre qui l’interview, Ali est en costume d’homme et a gardé ses ongles vernis.

Jeunes filles dans leur salon de beauté financé en partie par l’UNICEF

L’air de rien, Sialkot, le bijou de l’industrie pakistanaise situé à l’extrême nord du Pendjab, permet à la planète foot de tourner en produisant ce qui se fait de plus élaboré en matière de ballon rond. Interdire le travail des enfants dans les années 1990 a permis à la ville de ne pas perdre son ami privilégié, le géant Adidas. Pour les uns, la production des derniers mois n’a jamais été aussi bonne. Pour les autres, Sialkot est à la dérive. Que se passe-t-il dans la petite ville aux mille industries?

Nous sommes à quelques mois de la catastrophe. Les grandes marques comme Puma ont quitté le navire, vogué vers plus de sécurité, plus de calme. Le Cambodge, le Vietnam, la Chine, produisent à toute vitesse pour des prix très attractifs. Le Pakistan, englué dans ses tourments, ne suit plus la cadence infernale. Pour accentuer les malheurs de Sialkot, il a été décidé que Jabulani, le ballon officiel de la coupe du monde 2010, serait fabriqué en Chine. Les usines de la ville doivent se reconvertir et les mains habituées à coudre ensemble les différents pentagones qui formeront un ballon vendu à parfois plus de 100 euros en Europe s’entraînent maintenant à réaliser des sacs de sport, des gants, des vestes en cuir. Les usines continuant coûte que coûte à produire l’objet fétiche de la région doivent importer les tissus avant de les assembler au Pakistan. La glorieuse époque du ballon fait main à Sialkot est révolue.

Enfin, c’est ce que dit Aazam, le propriétaire d’une usine de ballons de la ville. Dos tourné vers la photographie officielle de Jinnah, le père fondateur du Pakistan, il efface de son large sourire les doutes encore coincés dans l’esprit du curieux venu découvrir son usine. Il explique : « La Chambre du commerce de Sialkot vous dira le contraire, mais les usines ferment. Le gouvernement ne fait rien pour nous aider. Moi-même, je réfléchis à l’immigration. Certainement au Canada, pour sécuriser ma famille». Dommage, ici, il n’y a pas de production depuis plusieurs semaines. L’homme ne travaille qu’au cas par cas et s’arrête de fabriquer pendant de longs mois. Dans son usine, il n’y a rien d’autre à voir que des salles vides où trainent au sol des petites pièces pentagonales oubliées.

Pas de PDG en short dans Sialkot

La vérité, à Sialkot, ne se révèle qu’après plusieurs jours de vagabondage. L’industrie, dont on raconte ici et là qu’elle est toujours aussi florissante, fait face à une transition d’envergure. Et le plus évident des fléaux tombés sur la ville après les coupures d’électricité qui obligent les usines à se munir de trois ou quatre générateurs, c’est la concurrence. Bien que les productions de Sialkot, pour la plupart fabriquées à la main, soient reconnues dans le monde comme les petits joyaux du ballon, leur coût est devenu trop élevé et les avancées technologiques permettent aujourd’hui à d’autres pays de les imiter pour moins cher en disposant d’une qualité à peu près similaire.

L’insécurité influence elle aussi les marques qui décident de se retirer de la région. Pour Aazam, le départ des grands noms du sport est avant tout lié au fait que le Pakistan inspire de la peur : « Il n’est plus possible pour les PDG de Nike ou Adidas de visiter nos usines puis de se balader en short dans la ville comme ils le feraient en Chine ou au Cambodge. »

Et pourtant, la ville de Sialkot, on peut se permettre de la rater. Les quartiers se ressemblent, plus tranquilles qu’à Lahore évidemment, mais envahis par les charrettes aux sacs boursouflés, pleins de ballons, qu’on emmène vers une usine pour un dernier contrôle avant le grand voyage. Sialkot possède son propre aéroport, ceci permettant d’exporter sans passer par Karachi et de recevoir les représentants occidentaux. Un quartier d’exception, Cantt, est le lieu de résidence des patrons d’usines fortunés. A l’allure des maisons, les choses ne vont pas si mal à Sialkot. Dans la vieille ville où habitent la plupart des employés des usines, à quelques mètres à peine de la tombe du soufi saint Imam Sahib, des immeubles extraordinaires partent eux en lambeaux et les gens s’y entassent, sans savoir qu’ils évoluent dans d’anciens palais.

Qu’importe s’ils préfèrent le cricket, les hommes et les femmes de Sialkot continuent de produire des ballons de football comme ils le font depuis que, selon la légende, un homme de la région a commencé à raccommoder, il y a presque cent ans, les balles d’un colon anglais. A Sialkot, les usines qui ont su résister à la crise et où l’on peut donc encore trouver un travail sont celles qui traitent avec les mêmes clients depuis des générations.

“Promesses entre gentlemen”

Au siège de Anwar Khawaja industries, une usine qui a exporté des millions de ballons de football vers l’Europe et se porte toujours aussi bien, notamment parce qu’une année de coupe du monde encourage toujours les commandes, on ne parle pas de contrats avec des clients mais « de promesses entre gentlemen ». Les deux seules compagnies avec lesquelles cette entreprise travaille, l’allemande Derby star et la danoise Select Sport, sont restées malgré la tourmente des clients et des amis incomparables.

A la sortie des bureaux du grand patron de Anwar Khawaja, il y a des escaliers qui vous font directement glisser dans les artères de l’usine, où les têtes alourdies par les essences chimiques, des milliers d’hommes se concentrent sur les différentes étapes – travailler les tissus, couper les pièces, peindre, coudre, vérifier la qualité des balles produites – qui les mèneront à un objet fini. Les prototypes sont testés. Projetés contre les parois d’acier, des ballons révèlent leurs faiblesses. D’autres montrent qu’ils sont capables de résister aux plus violents coups francs de la planète. Du moulage de la vessie en butyle que l’on placera ensuite à l’intérieur du ballon à la mise sous carton, chaque étape est soigneusement réalisée sur place. Une seule exception : des ateliers de couture, dépendants de l’usine mère, sont nombreux dans le reste de la ville ou dans les villages environnants. On y assemble les pièces des ballons de qualité inférieure.

Promis juré, les enfants ne sont plus dans les usines

Les industries employant à l’extérieur envoient régulièrement des inspecteurs pour contrôler qu’aucun enfant ne travaille sur place. A la fin des années 1990, l’Occident découvrait que les ballons vendus dans ses magasins étaient fabriqués à Sialkot dans des usines où les enfants n’étaient pas absents. Les associations appelèrent au boycott des « ballons de la honte » et les grandes marques comme Adidas, inquiètes pour leur image, demandèrent officiellement aux autorités de Sialkot de mettre en place des plans de scolarisation. Le Pakistan ne pouvait pas se permettre de perdre un marché si juteux. Après les Accords d’Atlanta qui réunirent en 1997 la Chambre du commerce de Sialkot, les industries, l’Organisation internationale du travail (OIT) et l’UNICEF, l’interdiction du travail des enfants à Sialkot était officiellement lancée. Un îlot, aujourd’hui considéré comme fréquentable par les importateurs, dans un pays où le travail des enfants n’a jamais connu d’interruption.

A la Chambre du commerce, naturellement, on veut avant tout donner une bonne image de la ville. Au moment de la polémique, les industriels de Sialkot firent bloc et nièrent l’évidence. Selon eux, les employés de leurs usines, en mauvaise condition, faisaient très souvent plus jeunes que leur âge. Aujourd’hui, les associations et les industriels travaillent main dans la main et reconnaissent sans hésitation que le travail des enfants était généralisé à Sialkot avant qu’il ne soit interdit.

Emaad est un chef d’entreprise spécialisé il y a encore quelques mois dans la production de ballons. Aujourd’hui, l’entrepreneur fait dans les vestes en cuir. Il confie ouvertement que les choses ne sont pas aussi idylliques qu’elles en ont l’air. Depuis l’interdiction, il y a de plus en plus d’enfants qui mendient dans les rues. Ceux-là n’ont certainement jamais été intégrés dans un programme éducatif. De très jeunes adolescents peuvent également être aperçus, au travail, dans les briqueteries qui entourent Sialkot.

La création d’écoles dans les quartiers défavorisés et la sensibilisation des parents à l’importance de l’éducation est en revanche une vraie réalité depuis que le travail des enfants a été banni. Au Pakistan, quelques années d’éducation sont effectivement, comme ailleurs dans le monde, un moyen de sortir d’une forme d’esclavage intellectuel. Mais dans cette société très injuste, il n’y a généralement que les classes les plus élevées qui peuvent financer des études poussées et les postes qui demandent une éducation leur sont toujours réservés. Beaucoup d’enfants de Sialkot seraient aujourd’hui lettrés. Mais après trois ou quatre années d’école, ils ont moins de chance de trouver un emploi qu’un ouvrier qualifié qui ne sait ni lire ni écrire.

Preuve de sa bonne volonté, la Chambre du commerce accueille dans ses locaux une association, la CSDO (Child and Social Development Organization), qui gère des écoles (les Taleem-ul-Amal) financées en partie par l’UNICEF dans les quartiers où les enfants ont tendance à travailler pour aider leurs familles.
A quelques 17 kilomètres de Sialkot, dans le village de Ucha Wains dangereusement proche de la frontière indo-pakistanaise, une petite école à ciel ouvert a été montée par l’association. C’est ici que, l’année passée, des tirs ont été échangés entre l’armée indienne et l’armée pakistanaise obligeant la directrice à fermer pour plusieurs jours.

Les enfants, qui pour certains travaillaient encore il y a quelques mois, reçoivent aujourd’hui leurs familles pour un petit spectacle. Des mères sont au premier rang des spectateurs et, séparation des sexes oblige, leurs maris et frères se poussent en fond de salle. Elles rougissent lorsque leurs fils les imitent pour une pièce de théâtre, foulards soigneusement coincés derrière leurs petites oreilles.

Distribution de billets pour certains enfants d’Ucha Wains

« Je sais que certaines d’entre vous préfèreraient que les filles les plus âgées, maintenant qu’elles savent lire, arrêtent l’école et se mettent à travailler. Nous vous demandons de nous les laisser pour encore quelque temps » annonce la directrice de l’école en conclusion des représentations. Les mères acquiescent de la tête puis remettent en place leur voile. Elles semblent s’être préparées à répondre comme il faut, sans toutefois savoir comment y faire. A y regarder de plus près, elles sont finalement peu par rapport au nombre d’élèves présents. Soudain, les raisons pour lesquelles ces enfants travaillaient auparavant nous reviennent à l’esprit avec violence. Les élèves choisis pour la bourse des deux derniers mois vont recevoir leur argent et on comprend que les mères qui se sont déplacées ce jour-là sont celles dont les enfants vont être payés. « Bien sur que l’argent distribué influence les parents. Sans cela, beaucoup de ces enfants n’iraient pas à l’école » résume le représentant de l’organisation.

Distribution de billets pour certains enfants d’Ucha Wains

“Qu’aimerais-tu faire dans la vie?”

Plus près de Sialkot, dans le village de Both où vivent de nombreux chrétiens, il y a une autre école fondée par la CSDO. Le scénario est le même qu’à Ucha Wains à ceci près que des jeunes filles, anciennes domestiques pour quelques pauvres roupies par mois, en plus d’avoir pris ou repris le chemin des études, ont eu l’opportunité de se voir poser la question : « qu’aimerais-tu faire dans la vie? ». En chœur, elles ont répondu qu’elles voudraient avoir leur propre salon de beauté. Dans le village, on leur a donc trouvé une salle où elles se rendent l’après-midi, après leurs cours. Deux sièges de barbier y ont été disposés en face de grands miroirs et sur le mur où aucune punaise ne pourra jamais entrer, une représentation de Jésus et une photographie de Shahid Capoor, l’acteur musclé de Bollywood, ont été rapidement scotchées l’une à côté de l’autre.

L’institut de beauté du village de Both

A la sortie de l’institut de beauté, dans une voiture lancée en direction de Sialkot la moderne, on se prend au jeu de chercher dans le paysage des enfants en haillons, suant dans une briqueterie. On se prépare à montrer du doigt. Rien ne vient. Au fond, on a honte de soi. On finit par se dire qu’à Sialkot, même si rien n’est parfait, les choses vont plutôt bien parce que, lorsque l’on rêve d’être esthéticienne, c’est tout de même mieux d’avoir un petit salon de beauté dans son village plutôt que de travailler dans un atelier de couture pour des ballons dont on n’a rien, mais alors rien à faire.

Photos prises par Lou

Bien sur, les doudounes canadiennes ou les t-shirts australiens ne lui vont pas à ravir. Bien sur, il refuse catégoriquement les cigarettes que ses amis d’université lui tendent à la sortie des cours et ne boit pas lorsque des soirées sont organisées sur le campus. Il est là sans y être, timide, il fréquente des jeunes femmes occidentales mais préférera toujours un mariage arrangé au pays. Il s’est occidentalisé et s’il est religieux, cela le perturbe. Le plus souvent, il accepte son déracinement sans broncher, a des amis qui viennent du monde entier, mais peut aussi se recroqueviller sur lui-même et sur les membres de sa communauté à la moindre secousse culturelle. L’étudiant pakistanais à l’étranger est définitivement un drôle d’oiseau. Un oiseau qui, face à la fermeture des frontières et à la peur grandissante du musulman, commence à changer peu à peu d’horizon.

Au Pakistan, tout le monde sait que le temps passé à l’étranger ouvre plus de portes que les plus grandes universités du pays. La crise économique aidant, les rares emplois bien payés sont toujours offerts à des Pakistanais diplômés à l’international. Le problème est qu’ils sont très nombreux. Après trois premières années d’études universitaires au Pakistan, la plupart de ceux nés du bon côté de la société s’envolent donc vers d’autres cieux, et pas forcément dans l’espoir de partir définitivement. Surprotégés dans leur cocon familial où ils bénéficient des services de domestiques et de précepteurs, ils deviennent brusquement très indépendants en Occident où ils doivent trouver un travail à côté de leurs études et apprendre à vivre par eux-mêmes. Ils souffrent d’avoir perdu leurs privilèges mais peuvent enfin jouir d’une certaine liberté dont ils sont privés au Pakistan, pour des raisons de sécurité et par respect des codes et de la morale.

Pour ces étudiants, les choix de pays se font naturellement. On rejoint un oncle propriétaire d’une épicerie en Amérique, on suit l’avis d’un ami installé à Manchester. Il n’est pas rare que des voisins au Pakistan étudient dans le même pays, voire dans la même université. Parfois, l’étudiant se retrouve à l’autre bout du monde, hors des circuits populaires. Des communautés de Pakistanais se sont ainsi formées à Cuba, l’île tropicale communiste reconnue pour son éducation médicale. L’année dernière, le gouvernement cubain, qui a passé des accords avec le Pakistan, a accordé des bourses à 1000 étudiants pakistanais. Ces élèves brillants issus de la classe moyenne ne partent à l’étranger que lorsqu’ils obtiennent une bourse couvrant la totalité de leurs dépenses. Souvent, ils sont ceux qui, malgré leurs fulgurances scolaires, se retrouvent dans un pays bien loin de l’Occident dont ils rêvaient. Aujourd’hui, les Pakistanais de Cuba envoient des signaux de détresse à leur gouvernement: ils considèrent bénéficier d’une éducation inférieure au niveau pakistanais et ne savent pas si leur diplôme sera reconnu à leur retour dans leur pays.

Bien sur, il y aura toujours des exceptions. Deux ou trois Pakistanais au Guatemala, une centaine en Roumanie, une poignée de frigorifiés en Islande. Mais en majorité, les étudiants pakistanais se tournent vers des pays anglophones comme l’Australie, l’Amérique, l’Angleterre ou le Canada, c’est-à-dire là où il faut beaucoup d’argent pour payer les droits universitaires. Occidentalisés à cause de la télévision mais nés dans un Etat où le divertissement est limité, les Pakistanais imaginent leur future vie en Occident comme une succession de plaisirs liés à l’instant.

Avant de partir pour des études en informatique à Sydney, Ali, qui est le fils d’un propriétaire terrien spécialisé dans la production de mangues dans la ville de Multan, rêvait d’une existence luxueuse partagée entre la plage, la drague et les centres commerciaux. « Je m’attendais aussi à trouver un très bon travail à côté de mes études et à faire beaucoup d’argent ». Ali est aujourd’hui de retour au Pakistan, après par trois années d’études bien remplies et zéro dollar mis en banque.

« Les Australiens considèrent le Pakistan comme un pays du Tiers Monde affecté par le terrorisme. Ils pensent que nous sommes comme les Indiens. Mais nous n’avons rien en commun. Notre idéologie, notre culture, notre religion et même notre accent est différent. »

Ali, comme la plupart des Pakistanais, n’est jamais allé en Inde, un pays qui était celui de ses ancêtres et que les manuels scolaires lui ont appris à détester. En Australie, bon nombre de Pakistanais sont déboussolés par leur première rencontre avec des Indiens, leurs frères ennemis, eux aussi très nombreux dans le pays, avec lesquels on les confond. Contrairement à ce que pense Ali, de nombreux Pakistanais se lient avec des Indiens à l’étranger et les couples mixtes sont une vraie réalité. En Australie, les Indiens sont depuis quelques mois les victimes d’attaques raciales. Lorsque l’on demande à Ali s’il a lui-même souffert d’un acte raciste, il répond qu’il est Pakistanais et qu’il est bien normal que les Australiens se plaignent d’accueillir trop d’Indiens dans leur pays…

Le Canada est depuis quelques années le rendez-vous obligatoire des étudiants pakistanais rêvant d’Amérique du Nord. Toronto, Vancouver, Halifax et même Montréal, où l’on peut vivre et étudier sans parler français, sont devenus une alternative aux grandes villes des Etats-Unis, où les Pakistanais migraient massivement pour leurs études jusqu’à ce que le 11 septembre les stigmatise trop facilement comme de dangereux musulmans.

Sobia a passé ses premières années en Amérique, où elle est née, avant de rentrer au Pakistan avec sa famille. Lorsque vers 21 ans ses parents lui ont proposé de financer ses études à l’étranger, elle a choisi les Etats-Unis. Elle pensait retrouver la prospérité du Michigan de son enfance. A la place, elle a été confrontée à un environnement de plus en plus dangereux, à une région économiquement ravagée, à des familles sans maisons et à un taux de chômage effrayant. Sobia est retournée au Pakistan parce que, venant d’une famille riche, sa vie était bien plus confortable dans son pays d’origine qu’aux Etats-Unis.

La valeur montante en Europe, et après des générations de Pakistanais devenus Anglais, c’est le nord. Le Royaume-Uni délivre toujours des visas étudiants mais est aujourd’hui plus frileux sur les questions d’immigration. Les étudiants pakistanais doivent supporter l’idée d’être renvoyés chez eux à la fin de leurs études. Avec leur fort accent et leur allure très classique, ils sont en complète opposition avec les jeunes anglais d’origine pakistanaise.

Puisque l’Europe occidentale est de plus en plus fermée, un nombre important d’étudiants se tournent vers la Scandinavie, région réputée pour la gratuité de son enseignement et pour offrir des cours en anglais. Les Pakistanais qui partent pour la Suède, la Norvège ou la Finlande sont moins riches que la moyenne et espèrent en général s’installer définitivement dans le pays où ils étudient.

Sameer est étudiant en Finlande. Avant de quitter le Pakistan, il a beaucoup appréhendé sa vie dans un pays où, contrairement à l’Angleterre ou l’Allemagne, il ne pourrait pas compter sur l’aide de sa communauté. Il s’était préparé à vivre isolé, loin de toute distraction. Aujourd’hui, il évolue très bien en Finlande sans parler un mot de finnois, dans un environnement bien moins agressif qu’au Pakistan. « J’aime le calme de ce pays. Mais parfois, tout est trop parfait, comme s’il n’y avait pas de vie. Ce qui est certain, c’est que tout est en ordre, bien rangé et que les choses arrivent toujours au bon moment ».

En Europe du Nord, les Pakistanais ne sont pas divisés en classe comme ils le sont au Pakistan parce qu’ils bénéficient des meilleures aides qu’ils puissent trouver dans le monde. Depuis qu’il vit en Finlande, Sameer à changé. Il dit être plus organisé, s’être trouvé une discipline de vie. Il est devenu sensible aux bruits, alors que l’agressivité sonore des grandes villes pakistanaises n’avait jamais été un problème pour lui. En Finlande, après leurs études, les étudiants pakistanais rejoignent des compagnies comme Nokia ou Ericsson. La société finlandaise les respecte et leur offre de nombreuses possibilités. Reste qu’ici comme ailleurs, et notamment parce que les Finlandais on vécu en autarcie loin du reste du monde pendant longtemps, certains ont du mal a accepter la présence d’étrangers. Cette réalité est accentuée par un sentiment de défiance de la population à l’égard des musulmans: « Le terrorisme, qui détruit déjà nos vies au Pakistan, nous poursuit à l’étranger, où les gens ont tendance à nous déconsidérer parce que nous sommes pakistanais et musulmans.»

Au Pakistan, tradition et préservation de l’héritage culturel sont des domaines réservés au peuple. La majorité des grandes fortunes s’intéresse peu à l’art et estime que la réussite se mesure à la taille du compte en banque et à la subtilité de la garde robe. Une connaissance autre que d’ordre scientifique n’a quasiment pas d’incidence dans une vie d’homme riche, très peu d’intellectuels interviennent dans les médias, les littéraires sont des excentriques. La plupart des riches du Pakistan sont les héritiers de familles déjà influentes avant la partition. Plus rares sont ceux d’origine modeste qui connaissent le succès. Ces nouveaux riches commandent des maisons en forme de châteaux forts, des piscines de compétition pour leurs sous-sols, des miroirs pour leurs jardins et ont des dizaines de domestiques à leur service.

A Lahore, être moyen c’est être médiocre. Sur le pavé, les pauvres circulent à pieds, parfois en vélo. Sur le bitume, les riches s’amusent dans leur Land Cruiser aux vitres teintées. Ils se cachent mais s’exhibent. Au milieu du jeu, les familles de la classe moyenne, invisibles, s’entassent dans des voitures d’occasion cabossées sur lesquelles sont écrits en caractères gothiques des slogans tels que : « prince de la route », « attrape moi si tu peux », « respecte tes parents et tu auras une BMW à la place d’une SANTRO »… Au Pakistan, la voiture est une façon de se faire voir ou une manière de protéger l’élite du reste de la population hypothétiquement « terroriste ».

Les check-points, nombreux dans la ville depuis que les attentats sont devenus monnaie courante, sont un moyen (peu efficace) pour l’armée de contrôler ceux des conducteurs dont le physique se calque bien sur « l’image » que le monde se fait d’un kamikaze. En cas de pêche fructueuse, l’infortuné désigné par un militaire doit garer sa voiture, sourire, attendre patiemment que les hommes en vert le déclare non coupable. L’armée n’arrête et ne fouille que les voitures bonnes pour la casse. Puisque l’extrémisme se nourrit des frustrations et de la pauvreté, il n’est effectivement pas idiot de pronostiquer que les prochains à se faire exploser au Pakistan seront issus des quartiers déshérités.

En attendant, ceux qui conduisent des grosses voitures n’ont même pas à montrer leur permis de conduire. Chaque semaine, on meurt sur la route parce que des éphèbes conduisent à toute allure et sans permis des voitures de luxe qu’ils n’arrivent même pas à maîtriser. Mais heureusement, papa a les poches pleines de contacts haut placés. Au Pakistan, là où il y a de l’argent et du pouvoir, il y a la possibilité d’échapper sans gène à la loi. La société est avant tout faite pour que rien ne résiste aux plus riches. Sur la route comme dans la vie, certains se comportent à la manière des pires criminels. Ceux qui ont définitivement vendu leur âme au diable emploient comme domestiques des enfants qu’ils payent quelques dizaines d’euros par mois et traitent comme des esclaves.

La riche société pakistanaise est de facture très médiocre. Ses enfants deviennent le plus souvent des ingénieurs, des docteurs et des informaticiens blasés par un travail qu’ils ont choisi parce qu’il leur rapporterait de l’argent et un visa pour l’étranger. Il y a aussi la célébrité qui, comme ailleurs dans le monde, inspire de nombreux jeunes. A l’exception des actrices de Lollywood, la plupart des stars pakistanaises viennent de bonnes familles. La classe à un coup et les célébrités du pays dépensent des fortunes pour ressembler à l’idée qu’elles se font d’elles-mêmes. Dans une interview lumineuse donnée au journal féminin pakistanais Women’s own, l’actrice Veeva Malik répondait il y a quelques semaines en ces termes à un journaliste curieux de savoir où elle trouvait la force « de se placer au-dessus de la foule »: « Mon père était dans l’armée. Je suppose donc que le combat est dans mon sang. Je suis une personne audacieuse mais sans mauvais fond. J’ai des armes, des gardes, des commandos. Non pas que j’aie peur ou que je me sente menacée. J’aime juste me la jouer. Je possède une propriété, des voitures somptueuses. J’ai 22 domestiques et 7 artistes maquilleurs à mon service. Je vis dans le luxe et c’est mon droit. »

Les grandes familles politiques et les hauts gradés de l’armée observent leur société difforme sans broncher. Eux-mêmes ne font pas dans l’humanitarisme. La plupart des hommes passés par la case pouvoir ont été accusés de corruption à un moment de leur vie. Leurs pratiques sont reproduites à petite échelle dans tous les bureaux liés à un service public. Pour un particulier, l’espoir est d’avoir affaire à un organisme privé. Un médecin qui obtient un passeport en trois semaines au lieu de 3 mois sait qu’en échange, il devra recevoir gratuitement en visite médicale les hommes des services qui l’ont aidé à obtenir ses papiers. Chose connue de tous, les bureaux administratifs ont une ligne d’attente pour les plus riches qui peuvent se permettre de glisser un ou deux billets dans la poche des fonctionnaires et une autre ligne, très longue, pour ceux qui n’ont rien à offrir.

L’électricité, l’eau, l’administration ; rien ne marche correctement dans le pays. Les coupures de courant sont de plus en plus fréquentes. En moyenne de 10 à 12 heures dans les beaux quartiers, elles paralysent le reste du pays jusqu’à 18 heures chaque jour. Parce que l’Etat n’arrive pas à fournir tous les foyers, il a pensé que la solution temporaire la mieux indiquée serait de couper le courant. Malgré cela, les factures d’électricité sont vertigineuses. Les plus riches les payent et achètent des générateurs. Des dizaines d’engins achetés une petite fortune pour que toutes les pièces de leurs immenses maisons puissent briller dans le noir. Chez les plus pauvres, une véritable régression est en marche. Les factures étant trop élevées alors que l’électricité fournie diminue de jour en jour, nombre d’entre eux se sont totalement déconnectés du réseau et ont réinvesti dans la bougie. La crise de l’énergie est si importante qu’elle déstabilise les forces au pouvoir. Raja Pervaiz Ashraf, le ministre de l’eau et de l’énergie, affirme depuis plus d’un an, notamment pour calmer les esprits lors de manifestations contre la politique énergétique du gouvernement, qu’il n’y aura bientôt plus de coupures d’électricité au Pakistan. Ses très sérieuses promesses ont fait de lui la risée des citoyens et des médias. Dans des vidéos reprenant ses interventions, on l’entend affirmer sereinement que, « par la grâce de Dieu », il n’y aura plus jamais de coupures d’électricité dans le pays à partir de « décembre 2009 », puis d’ « août 2009 »…

Raja Pervaiz Ashraf devant la presse

La réalité, c’est que la crise de l’énergie n’a pas été correctement prise en main par les différents gouvernements au pouvoir. Les Chinois, qui financent à 85% le port pakistanais de Gwadar, au Balochistan, ont proposé leur aide au pays. L’offre n’a pas été rejetée, le Pakistan n’hésitant jamais à se lancer dans des partenariats avec son voisin et ami, mais aucun projet digne de ce nom n’a pour le moment été lancé. Les hommes au pouvoir n’investissent pas dans l’énergie ou très peu, faisant des mauvais choix. Dans des villes industrielles comme Faisalabad, les usines ferment parce qu’elles ne peuvent pas payer les factures d’électricité et les générateurs qui leur permettraient de tourner en continu. Les Pakistanais ne comprennent pas et sont tant habitués à l’idée d’être dirigés par des hommes corrompus qu’ils interprètent, peut-être à la hâte, la crise de l’énergie comme une autre façon de se faire de l’argent sur leur dos.

La corruption : un des sujets de discussion qui passionne le plus les Pakistanais. Demandez à l’un d’entre eux ce qu’il pense de Benazir Bhutto, la « démocrate » érigée par l’Occident en martyre, qui avait encouragé la montée des taliban en Afghanistan lorsqu’elle était Premier ministre du Pakistan. Il vous dira que sa mort est bien malheureuse mais qu’il n’y avait pas plus corrompu et plus cynique. Asif Ali Zardari, son mari devenu président du Pakistan, n’a plus aucune crédibilité auprès de la population et est aujourd’hui la risée de ceux qui l’appellent « monsieur 10% ».

A la corruption des élus s’ajoutent les privilèges et les passe-droits dont jouissent certains, qu’ils aient un pouvoir local ou national. Récemment, un docteur d’Islamabad a été pris la main dans le sac alors qu’il faisait rapatrier en ambulance une vache achetée pour son propre plaisir sur un marché. Les fils à papa se sentent exister grâce à des balades (en voitures blindées encadrées par des hommes armés à moto) normalement réservées à leurs pères. Plus indécent encore, ces déplacements se font après que la circulation ait été bloquée dans une partie de la ville.

Pour le 1er avril, le président de la Turquie, Abdullah Gül, s’est déplacé à Lahore et à bien fait rire les habitants. La ville s’était travestie et grossièrement maquillée pour l’occasion. Les visages souriant des ministres du gouvernement, de Zardari, du gouverneur du Pendjab et du président de la Turquie se sont levés sur les grandes artères. Des guirlandes électriques ont été accrochées à tous les arbres et arbustes de Mall Street, la grande rue qui mène vers le cœur historique de Lahore. Des lumières éternelles contre les coupures d’électricité qui paralysent la ville. Pour que Gül et Zardari se baladent en paix, les Lahoris ont obtenu une journée de vacance non payée et obligatoire. Les vendeurs de Mall street ont dû fermer leurs magasins. Comme les autres, ils ont perdu le fruit d’une journée de travail. Les lieux publics, les parcs, les bureaux administratifs : tous n’ont accepté aucun visiteur. Ce déplacement dédié à lancer des partenariats entre les deux pays a suspendu pendant 24 heures la vie économique de Lahore. Une autre façon de ne pas se sortir de la crise économique que connait le Pakistan et qui accentue le danger extrémiste.

Rave soufie à Lahore

Dans les provinces pakistanaises du Penjab et du Sind, les soufis devenus saints reposent dans des tombes extraordinaires. Des pierres tombales en lapis-lazuli de la ville de Multan aux impressionnants mausolées de la région de Karachi, ces tombes sont des refuges pour les laissés-pour compte de la société et des lieux de recueillement pour la partie de la population qui se reconnait dans la doctrine soufie. Reportage dans une tombe de Lahore où la communauté soufie se réunit une fois par semaine pour une nuit de musiques puissantes et de transes mystiques.

En sortant de la route Zahoor Elehi à Lahore, il y a un joli quartier aux maisons bien protégées derrière leurs clôtures. Devant chaque lotissement, un garde armé assis sur une chaise en plastique baille à intervalles régulières. Rien ne trouble le paysage. Le jeudi seulement, une large ombre au tableau prive les habitants du calme de leurs ruelles.

Le quartier s’est au fur et à mesure des années construit autour d’une des plus fameuses tombes de Lahore, celle de Baba Shah Jamal, un soufi originaire du nord du Pakistan et installé dans la grande ville de l’est au temps du moghol Akbar. Une fois par semaine depuis plus d’un siècle, un festival réunit des pratiquants du soufisme autour de la tombe de Shah Jamal et de la musique du célèbre Pappu Saeen.

Ce jeudi soir, dans l’artère ouvrant sur la tombe de Shah Jamal, des échoppes se sont levées avec fracas et des jeunes hommes, appuyés les uns sur les autres, attendent de trouver un remède à leur ennui. Les adeptes du soufisme vont quant à eux pouvoir communiquer avec Dieu. Cette nuit encore, Pappu, le joueur de dhol (sorte de tambour lié à l’histoire musicale du Pendjab mais utilisé par Pappu d’une manière plus sombre et plus puissante que la normale), va perpétuer la tradition de propager l’islam par la musique.

Pappu est dans l’arène

En attendant l’arrivée du maître, le lieu est chauffé par ses jeunes disciples. Les enfants aux cheveux longs tapent sur leurs instruments en tournant sur eux-mêmes, technique permettant aux musiciens de continuer à jouer tout en se plongeant eux aussi dans un état second. La foule est hétéroclite et dans le majis, l’esplanade s’étendant aux pieds de la tombe, des hommes issus de tous les milieux de la société commencent à fumer les drogues qui leur permettront d’atteindre un état de transe collective.

Aux « vive Pappu » et aux « Pappu est dans l’arène » lancés par les enfants des rues, on comprend que l’homme aux cheveux longs et à la peau sombre qui vient de s’asseoir en tailleur dans un coin de l’esplanade est le musicien que tous espèrent. Entouré des membres de sa troupe, il se prépare, sert avec distance les mains tendues et lance des regards froids aux hommes qui, avant que la cérémonie n’ait commencé, se sont déjà perdus dans les limbes de leurs esprits.

Aux origines, les soufis cherchaient à s’unir avec Dieu en vivant une existence faite de philosophie, d’ascétisme et d’humilité. Ils étaient contre la prise de drogue et tout autre comportement contraire aux lois de l’islam mais aimaient la musique et les arts. Aujourd’hui, certains adeptes du soufisme ont encore l’apparence et le mode de vie de ces saints. Ils vivent de la charité et sont bien plus religieux que les autres croyants soufis.

Drogues, adoration et religion

Aucun des hommes présents ce jeudi soir ne peut prétendre être un soufi orthodoxe. Ils sont tous des musulmans, certains des adeptes du soufisme et des adorateurs de Baba Shah Jamal, d’autres de simples Pakistanais attirés par la musique et les drogues. Ceux-là se rendent à Shah Jamal une fois par semaine comme un Français irait de temps à autre à une rave organisée en rase campagne.

Même Pappu affirme n’être qu’un disciple du soufisme né dans une famille qui croyait dur comme fer en Baba Shah Jamal. Il commença à jouer sur la tombe du saint alors qu’il était enfant et devint à l’âge adulte internationalement reconnu pour la force de sa musique. Parce qu’il s’associa avec le groupe pakistanais Overload, il devint populaire chez les plus pauvres comme chez les plus riches.

Pappu Saeen et le groupe Overload

Dans l’esplanade, les hommes boivent un liquide jaunâtre contenant du haschich. Ils attendent que Pappu se décide à jouer. Une coupure d’électricité vient interrompre les plans des esprits déjà échauffés. Les lampions qui éclairent la tombe se sont éteints et Pappu ne jouera pas avant que le courant revienne.

A l’étage supérieur, un générateur permet à un quawwal (chanteur de quawwali) d’être entendu et vu de tous. Autour de lui, les spectateurs assis en cercles s’échangent des cigarettes et des pensées, ferment les yeux et tendent leurs paumes vers le ciel. A l’occasion, ils se lèvent et lancent de l’argent en direction des musiciens.

Les ultra-orthodoxes contre l’islam mystique

Un homme important- peut-être un mécène- vient d’entrer dans la salle où chante le quawwal. On se pousse pour le laisser passer. Il s’accroupit au milieu des spectateurs et avec un plaisir fou, envoie des paquets de billets valser sur les grosses joues du chanteur.

Le quawwali est une branche de la musique soufie qui parle de la fusion entre un homme et son amour, entre une âme et son Dieu. Un art qui, bien qu’internationalement popularisé par Nusrat Fateh Ali Khan, reste déconsidéré par rapport à la musique classique du sous-continent indien.

C’est majoritairement par attirance pour le soufisme, son apparence tolérante et son patronage des arts, que les habitants du nord de l’Inde (devenu le Pakistan en 1947) se sont convertis à l’islam. Certains des grands soufis étaient des poètes et des musiciens. Un héritage bien plus révélateur de la société pakistanaise que l’intégrisme dont on ne cesse de parler en Occident.

Il semble évident qu’au Pakistan, l’islam centenaire tourné vers la promotion des arts est si influent qu’il ne pourra jamais être détruit en quelques années par des intégristes. Malgré l’influence de la doctrine dans la vie des Pakistanais, les soufis sont eux aussi la cible des ultra-orthodoxes levés contre l’islam mystique. En mars 2009, des extrémistes ont détruit à Peshawar une partie de l’édifice qui protégeait la tombe du poète soufi de langue pachtoune Rehman baba.

Une bombe explosant à Shah Jamal au milieu des centaines de personnes réunies le jeudi soir ne serait une surprise pour personne. Les autorités ont tenté d’interdire le festival. Mais Pappu, qui continue de vivre dans un quartier déshérité de Lahore, n’a pas peur de mourir. Les habitués et les curieux n’ont pas non plus arrêté de se venir.

Un voyage intérieur

Les cheveux mouillés, une collerette de henné sur la chemise, la barbe insolemment mal entretenue et des grelots aux pieds. Un homme tourne sur lui-même. Dans l’esplanade, Pappu a commencé à taper sur son dhol. Le musicien est debout, l’instrument appuyé sur le ventre tendu. Il en sera ainsi pour le reste de la nuit.

Les derviches tourneurs se sont mis en branle. Leurs danses, accentuées par la prise de drogues, visent à atteindre un état de transe permettant de quitter son corps. Ces hommes secouent leurs têtes et les gouttes de sueurs qu’ils envoient vont s’exploser sur les barbes des spectateurs assis au premier rang.

Dans la foule, des petites mains s’affairent à rendre le voyage intérieur des uns et des autres plus agréable. Des enfants tiennent d’immenses éventails qu’ils utilisent pour rafraichir les âmes en éveil. Les vendeurs de noix de coco en tranches font leur trou dans le noir et en profitent pour se remplir de bouffées de haschich. Des hommes âgés sont équipés de sacs pleins à craquer d’eau de rose qu’ils jettent sur la foule.

Une patrouille de police fait vibrer ses sirènes dans une rue adjacente. Mais, depuis cent ans que les tambours soufis retournent le quartier, ce n’est pas aujourd’hui que les autorités les empêcheront d’exister…

Une vidéo d’un jeudi ordinaire à la tombe de Shah Jamal

Meekal Hassan Band est le projet d’un musicien né du bon côté de la société, féru de rock, converti au jazz, qui décida de populariser la musique traditionnelle pakistanaise en la modernisant et en offrant une place à ses côtés à des musiciens débarqués des quartiers pauvres de Lahore. Rencontre avec Meekal Hassan, un magicien de la guitare électrique et un protecteur de la musique du sous-continent indien.

Comment est né votre projet ?

En 2000, j’ai été engagé par le British Council comme compositeur pour un tour avec un percussionniste anglais qui avait étudié la musique indienne classique. J’ai voulu incorporer au projet des musiciens qui étaient eux aussi familiers avec la langue et la musique du sous-continent indien. J’ai donc fait appel à Pappu, qui est aujourd’hui le flûtiste de mon groupe, et que je connais depuis 1995. Le bassiste, qui avant de nous rencontrer jouait de la mandoline pour l’industrie cinématographique, est arrivé après, sur recommandation de Pappu. C’est à partir de ce tour que notre groupe s’est formé. Parce qu’il fallait que les morceaux soient plus accessibles, nous avons fait appel à un chanteur. A partir de là, le groupe était monté.

Chal bulleia, la dernière création du groupe

Vous avez étudié le jazz à l’université de Berkeley en Californie et vous étiez, avant de partir du Pakistan, plutôt passionné par le rock. Comment la musique classique du sous-continent indien s’intègre à toutes ces influences?

Il y a de nombreux points communs entre le jazz et la musique classique indienne, notamment au niveau de l’improvisation. Les deux musiques demandent une grande connaissance de nos instruments et la capacité de jouer en continue, sans vraiment penser que l’on joue en continue. Le jazz comme la musique classique indienne se transmettent de génération en génération. Pour le rock ou la pop, les gens sont plutôt influencés par un style ou par une chanson qu’ils essayent de copier. La musique traditionnelle indienne ou le jazz sont des langages qui demandent des dizaines d’années avant d’être parlés. Ces musiques sont basées sur la tradition alors que le rock se nourrit du moment. Bien que je sois à l’origine un guitariste de rock, je me suis à un moment de ma vie intéressé à la musique traditionnelle de mon pays. Etrangement, le déclic ne s’est pas produit au Pakistan mais en Amérique, où j’étudiais le jazz. Les cours que j’ai reçus à Berkeley m’ont aidé à interpréter la musique indienne classique. Celle-ci a tendance à être centrée autour d’une seule tonalité et de notes particulières. On doit donc connaître l’harmonie de la gamme dans laquelle on travaille. Parce que les musiciens de mon groupe connaissent sur le bout des doigts leur musique, on peut réussir à avoir un équilibre entre le tout classique indien et le tout rock, en travaillant à la manière des jazzmen. Au final, cela donne des voix orientées jazz avec un son très rock et des mélodies plus traditionnelles. A l’inverse des autres membres de mon groupe, je ne suis pas un musicien traditionnel. Mais grâce à mes études, je peux adapter ma musique à la leur. Nous réduisons donc la longue improvisation des musiques classiques à une durée de 3 à 4 minutes, qui est le format d’une chanson moderne.

Au temps des moghols, les notes (ou raag) utilisées par les musiciens étaient liées à un moment de la journée, à un sentiment, à une saison…Vous utilisez ces mêmes raags traditionnels. Pour mettre des mots sur une musique, vous empruntez ensuite les écrits de poètes et de philosophes du sous-continent indien. Comment choisissez-vous un certain raag pour une certaine poésie ?

Le plus souvent, je demande aux musiciens quel raag conviendrait le mieux à un mode que je veux utiliser. Une fois que nous avons trouvé une mélodie traditionnelle qui marche sur cette gamme, je dois réfléchir à quel genre de texte le son me fait penser. Soit nous empruntons à des poètes, soit nous écrivons nos propres textes. La chanson Huns Dhun, par exemple, utilise une tarana (mélodie basée sur des sons et non sur des mots) qui marche avec une gamme de cinq notes, ce qu’on appelle un pentatonique et qui est plutôt un système occidental. Même si ce système est différent de celui que la musique indienne utilise d’ordinaire, si on a une bonne connaissance de la musique, on peut l’accorder à notre musique traditionnelle. La plupart du temps quelqu’un me présente un raag et je cherche son équivalent en gammes occidentales. Il faut ensuite arranger les voix et les instruments. Quelque chose qui a l’air techniquement intéressant sur le papier peut ne pas l’être une fois chanté et joué. C’est pour cette raison que l’on doit aussi ne pas avoir peur de casser les règles de la musique classique.

Huns Dhun de Meekal Hassan band…

Pour la poésie, nous utilisons deux types de matériaux, le bandish et la poésie sufie. Les bandishs sont des mélodies classiques qui se transmettent dans les familles de musiciens. En ce qui concerne la poésie écrite par les sufis, nous avons notamment emprunté des textes de Shah Hussein et de Bulleh Shah. Dans notre nouveau disque, nous avons aussi repris des textes de la poétesse indienne Amrita Pritam qui a écrit de très beaux poèmes sur l’horreur de la partition entre l’Inde et le Pakistan. Elle a vécu pendant un temps à Lahore et elle s’est longtemps plainte que les Pakistanais ne s’intéressaient pas à son travail. Nous avons donc voulu lui rendre hommage.

Vous avez joué en Inde, ce qui est rare pour un Pakistanais…

Nous sommes d’abord allés à Bombay. Cette ville n’est pas un endroit agréable pour les musiciens qui n’ont pas de liens avec Bollywood. A Bombay, la musique est exclusivement liée au cinéma. Il n’y a que sur les campus que les gens aiment des choses différentes. Calcutta, New Delhi, Bangalore, sont en revanche des villes plus ouvertes sur d’autres types de musiques. L’Inde et le Pakistan n’ont pas de bons rapports politiques. Les liens entre les artistes sont en revanche très forts. En Inde, je me sens étrangement comme au Pakistan. Bombay ressemble à Karachi et New Delhi ressemble à Lahore. L’architecture est la même. Lorsque nous parlons aux Indiens, ils nous comprennent. L’Inde est une version plus légère, plus délurée du Pakistan. On nous apprend dès le plus jeune âge que l’Inde et le Pakistan sont deux pays très différents. C’est faux. La seule différence majeure est que le Pakistan, à l’origine, n’a que quatre ethnies alors que l’Inde en a des centaines. Il y a 62 ans, nous étions une partie de l’Inde. Il n’y avait pas de Pakistan. Les gens veulent croire qu’ils sont différents. La réalité est que le sous-continent indien, en tant que région, est très unifié. Si vous allez au Bangladesh, vous trouverez de nombreux points communs avec l’Inde et le Pakistan. En tant que musicien, j’avoue que l’appréciation du public est bien meilleure en Inde. Les gens sont bien plus enthousiastes et ont l’air de mieux connaître la musique. Au Pakistan, les jeunes sont très tournés vers la pop et ne connaissent pas leur propre musique traditionnelle. L’Inde et si grande et il y a tant de diversité qu’il y a toujours un marché pour une musique différente.

En plus d’être un musicien, vous êtes l’un des plus grands producteurs de musique au Pakistan. Que pensez-vous donc de la nouvelle génération de musiciens au Pakistan ?

Récemment, j’ai produit deux de mes amies, Zeb et Anyha, qui sont nées dans une famille pathane (les Pakistanais utilisent indifféremment pathan ou pachtoun pour désigner l’ethnie majoritaire du nord du pays). Pendant quatre ans, je les ai harcelées pour qu’elles enregistrent avec moi. Elles ont fini par accepter et, à l’arrivée, leur musique est extraordinaire. C’était enrichissant parce que, pour une fois, je ne devais pas enregistrer dans mon studio un groupe de pop typique. Les jeunes musiciens pakistanais essayent de copier les groupes américains ou anglais et ne savent rien de ce que leur pays peut leur offrir culturellement. Zeb et Haniya n’essayaient pas de ressembler à d’autres. Elles ont une approche contemporaine de la musique traditionnelle du nord du Pakistan. Leur musique ne peut pas être catégorisée facilement et bien que d’origine pathane, elles sont nées et ont grandi à Lahore. La bonne musique est un mélange de modernité et de tradition que l’on ne peut pas catégoriser, ce qui énerve les médias qui cherchent le sensationnel. Lorsque les gens entendent une batterie et une guitare, ils pensent à du rock. Dans mon studio, nous utilisons justement la guitare et la batterie pour mettre en valeur des instruments plus traditionnels. Les gens aiment que dans notre groupe il y ait des musiciens comme Pappu (le flûtiste) qui dans d’autres conditions seraient utilisés en arrière-plan et n’apparaîtraient jamais lors d’interviews. Personne ne saurait alors qu’ils sont de très grands musiciens. J’ai voulu leur donner une égalité sur scène. L’idée du groupe était vraiment de montrer que des musiciens de facture plus classique pouvaient être tout aussi excitants que des chanteurs de pop. Parce que ces musiciens traditionnels viennent d’un milieu pauvre, notre société ne les considère pas glamour. Mais les musiciens pop n’auront jamais la connaissance de la musique et la profondeur d’un chanteur de qawwalî (musique soufie) qui apprend son métier depuis le plus jeune âge.

Zeb et Anyha interprétant une chanson afghane traditionnelle

Pour des raisons de sécurité, il n’y a quasiment plus de concerts au Pakistan. Les artistes ne touchent pas de royalties et le piratage est un véritable fléau. Comment fait-on pour survivre lorsque l’on est un musicien pakistanais ?

Le gouvernement ne délivre plus de NOC (Non objection certificate, très utilisés en Inde et au Pakistan, ils permettent d’organiser un événement). Faire un concert dans un centre culturel de Lahore comme l’Alahmra est donc une chose quasiment impossible. A cause de ces problèmes de sécurité, les sponsors qui finançaient les concerts se sont retirés de ce terrain et se sont mis à investir dans les médias. Ils ont compris qu’avec la situation dans laquelle le pays se trouve, les gens qui n’assistent plus à des événements publics regardent de plus en plus les informations, bien en sécurité dans leur maison. Cela fait presque 25 ans que je joue à Lahore et la situation n’a jamais été aussi catastrophique. Personne ne sait vraiment dans quel état notre pays sera dans les années à venir. Pour s’en sortir, les artistes pakistanais devront être présents à l’étranger. Notre culture ne s’exporte pas assez en Occident. Il est grand temps que l’on s’intéresse à nos artistes. Cela nous permettrait en tant que nation d’avoir un dialogue avec le reste du monde sur d’autres sujets que sur le terrorisme. Pour le piratage, nous ne pouvons rien faire. Nos vidéos sont jouées sans cesse à la télévision et à la radio. Nous ne sommes pas payés pour ces diffusions. Cela ne me dérangeait pas tant qu’il y avait des concerts. C’était de la publicité gratuite. Dans un pays où il n’y a pas de lois sur la culture, il ne faut pas s’attendre à recevoir de l’argent pour son travail. Nous n’avons même pas de syndicat digne de ce nom. Nous avons essayé de former une organisation, The all music professions of Pakistan, qui s’est dissoute d’elle-même parce que nous n’avions pas de lois avec lesquelles se battre. Il n’y pas de zone de légalité ou d’illégalité dans la musique pakistanaise. Si l’on est confronté à un problème, on ne peut pas porter plainte.

Le Pakistan est-il en train de vivre une crise identitaire ?

Pendant longtemps, les concerts étaient le seul moyen de gagner de l’argent avec sa musique. Maintenant qu’il n’y a plus de concerts, nous continuons de demander au gouvernement d’organiser des festivals de musique qui permettraient aux artistes de vivre mais aussi au pays d’être vu comme un endroit culturellement intéressant. Mais rien n’y fait. Sur le plan international, le Pakistan n’a jamais vraiment mis en avant sa culture et son héritage, notamment dans le domaine de la musique que nous associons trop facilement avec l’Inde. Le fait est que, parce que nous vivons dans le sous-continent indien, nous partageons un héritage commun avec plusieurs pays, que l’on aime cette réalité ou pas. A l’étranger, on associe trop facilement la culture pakistanaise avec la culture arabe du Moyen-Orient. C’est, historiquement, une hérésie. Nous sommes des habitants de l’Asie du Sud et notre histoire vient de cette région du monde. Notre culture est originaire, avant toute chose, d’Inde et pas d’Arabie-Saoudite. Nous ne savons même plus où sont nos racines. C’est pour cela que les gens ont cette double nature lorsqu’ils sont confrontés au divertissement. Bien qu’ils aiment la musique, ils disent que c’est harram (contraire à l’islam). L’Etat lui-même ne sait pas où se situe le Pakistan dans le jeu international. Tout ce qu’on se répète, c’est que nous sommes les cibles des terroristes et des préjugés. Mais nous sommes en fait confrontés à une crise que nous avons fabriquée, de même que nous avons fabriqué les taliban avec l’aide des Américains. Notre pays est en danger car nous n’avons pas su expliquer clairement ce que nous sommes.

Rabba de Meekal Hassan Band…

Dans le clip d’une de vos chansons, Huns dhun, vous avez fait filmer les réfugiés afghans installés au Pakistan depuis l’invasion soviétique de 1979 et renvoyés en 2005 dans leur pays. Pourquoi ce sujet ?

Parce que le réalisateur de cette vidéo est un Pathan qui vit prêt de l’endroit où s’étaient installés ces réfugiés. Il m’a donc parlé de cette évacuation massive vers l’Afghanistan. Ces gens vivaient depuis plus de trente ans au Pakistan. J’ai pensé que c’était un sujet très intéressant parce que personne à ce moment là ne parlait de ces évacuations. Les Pakistanais se sentaient concernés par d’autres choses qu’ils considéraient peut-être à juste titre plus graves. Ces personnes que l’on renvoyait impunément en Afghanistan, même si certaines d’entre elles étaient nées au Pakistan, n’avaient pas la nationalité pakistanaise. Et elles n’étaient pas Afghanes non plus puisque la plupart n’étaient pas nées en Afghanistan. Alors à quel endroit appartiennent-elles ? Nous avons voulu montrer les images de leur départ. Comment ces gens ont laissé derrière eux de simples maisons en terre. Comment on leur a demandé de partir d’un endroit au Pakistan qui ne voulait plus d’eux vers un autre endroit en Afghanistan qui ne voulait pas d’eux non plus.

En parlant avec les Pakistanais, on a le sentiment que Pervez Musharraf avait réussi lorsqu’il était président à libéraliser la vie artistique, ce qui est étonnant pour un dictateur militaire. Etes-vous d’accord ? Les artistes ont-ils vu leur condition s’améliorer depuis que les démocrates ont repris le
pouvoir ?

Musharraf, Benazir Bhutto, Nawaz Sharif, Azif Ali Zardari… aucun d’entre eux n’a jamais montré le désir de faire avancer la position des arts dans la société ou d’offrir à la culture pakistanaise une place sur la scène internationale. Nous ne recevons aucune aide financière du gouvernement. Nous n’avons plus de festivals. Le seul festival encore organisé ces dernières années était un projet privé appelé le Rafi Peer festival qui existait depuis 28 ans à Lahore. La dernière édition remonte à novembre 2008, jour où notre groupe devait clore les concerts. Trois bombes ont explosé en début de soirée et après ce fut la panique. Le festival n’a pas eu lieu cette année, de peur de nouvelles attaques. Musharraf a beaucoup fait pour les médias, ce qui a, en conséquence, aidé les artistes à se faire remarquer. Mais ces changements ne changent finalement pas grand-chose. Avec Zardari, il n’y a absolument rien de nouveau. Comme je vous l’ai dit, les dirigeants pakistanais ne connaissent pas vraiment leur propre culture. Ils ne pensent donc pas à la promouvoir. Notre culture n’est pas liée à notre pays, elle est liée à notre région. Cette réalité dérange car elle va à l’encontre du nationalisme pakistanais. Il y a d’un côté le Pendjab pakistanais et de l’autre le Pendjab indien mais à la fin il ne s’agit que d’un seul morceau de terre que l’on peut diviser en autant de parts que l’on veut. La culture est une chose dynamique qui prend ce que l’étranger apporte et qui mélange la nouveauté avec la culture traditionnelle. Cela explique pourquoi le jazz marche si bien dans le monde entier. Cette musique a la capacité d’absorber différentes influences et de rester du jazz tout en étant liée à la partie du monde d’où elle vient. C’est pourquoi il y a tant de sortes de jazz.

Vous êtes contre l’interdiction des concerts. Ne pensez-vous pas qu’il est raisonnable, sachant qu’il peut y avoir un attentat à tout moment, d’annuler les événements qui impliquent un phénomène de foule ?

Je ne dis pas qu’il ne faut pas de sécurité. Je dis seulement que la meilleure manière d’avancer c’est de comprendre qu’un très petit groupe de gens sont dehors pour détruire le travail de notre société. Il est donc dans notre intérêt de promouvoir notre culture et de la montrer à l’étranger. Ainsi, les extrémistes ne remplissent pas leur agenda. Autrement, ils gagnent. Leur étroitesse d’esprit est si grande, que s’ils avaient le pouvoir, nous ne porterions pas de t-shirt, je n’aurais pas de cheveux longs, je ne jouerais pas de musique. Ils revendiquent une mauvaise lecture de l’islam qui n’acceptent aucune différence et n’a aucune tolérance. Malheureusement, ces gens ont été trop souvent encouragés par le gouvernement, notamment pendant la période Zia. Nos leaders ont fait de l’argent en vendant des armes. Avec cet argent, ils ont financé des attaques au Cachemire. C’est un sale jeu. Plus le pays est déstabilisé, plus ces hommes gagnent. Cela ne concerne pas que le gouvernement mais les militaires, les agences de renseignement, des influences étrangères…

Votre mère est chrétienne et votre père musulman. Est-ce que la religion a une place dans votre musique ?

Non, il n’y pas de place pour la religion dans la musique. Revendiquer une religion c’est abdiquer pour une seule réalité. Je pense que la religion est une chose très personnelle qui n’a rien à voir avec les arts. La musique que nous jouons, parce qu’elle est traditionnelle, est en revanche par nature centrée autour de la spiritualité. Mais peu importe laquelle. La poétesse indienne Amrita Pritam était de confession sikh et bien que je ne sois pas sikh, j’aime ses textes et je comprends sa douleur lorsqu’elle parle de la partition. La religion est pour moi l’exclusivité d’une personne ou d’un groupe contre les autres. Je ne dirais jamais qu’une musique est musulmane. Non, elle appartient à tous. Comme la plupart des religions, les musulmans ont voulu aux aussi lier l’islam à la musique. Même le qawwalî est à l’origine né du désir de disperser le message de l’islam d’une manière plus apaisée. Nous utilisons donc des musiques traditionnelles dont nous enlevons toute portée religieuse.

Zeb, Haniya et Javed Bashir, le chanteur du groupe Meekal Hassan Band…

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